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Pour une orthographe "méditerranéenne" du judéo-espagnol

In Réna MOLHO (dir.), Actes de la 3e Conférence internationale sur le judéo-espagnol
(La vie sociale et culturelle à Salonique à travers les textes judéo-espagnols)
[17 & 18 octobre 2004], Fondation Ets Ahaim, Salonique, 2008, 238 p., pp. 217-235.

par Gérard Galtier [1]

 

Actuellement, deux transcriptions principales en caractères latins existent pour le judéo-espagnol [2]. Il y a d'une part la graphie hispanisante utilisée par l'école espagnole du regretté Professeur Iacob Hassán. Cette transcription provient du désir de noter à la fois la prononciation exacte du judéo-espagnol et sa parenté avec le castillan moderne. Il y a d'autre part la graphie phonétique, qui a été adoptée par la majorité des utilisateurs. Cette seconde transcription trouve son origine dans l'adaptation au judéo-espagnol de la graphie latine turque (imposée par Mustafa Kemal Atatürk). La graphie phonétique connaît différentes variantes : celle utilisée en Turquie (on y conserve le code graphique du turc, dans lequel la consonne chuintante sourde se transcrit "s" avec cédille) ; celle utilisée en France (la consonne chuintante sourde y est le plus souvent transcrite "ch") ; celle du magazine "Aki Yerushalayim" dirigé par Moshe Shaul, qui est la plus généralement utilisée et que l'on retrouve aussi dans la majorité des sites Internet (la consonne chuintante sourde y est transcrite "sh").

La graphie hispanisante répond aux besoins scientifiques de ses créateurs, qui peuvent disposer des facilités d'un service d'édition très performant. Mais elle n'a été adoptée par aucune autre publication que la revue universitaire "Sefarad" publiée à Madrid, et elle n'est jamais employée sur Internet. La raison est essentiellement pratique : cette graphie utilise un nombre très important d'accents que la plupart des personnes ne possèdent pas sur leurs claviers ; de plus, sur Internet et dans les emails, l'utilisation de ces accents entraîne des modifications de lettres qui rendent les textes illisibles. En outre, cette graphie est basée sur des choix parfois discutables : elle est conçue comme si le judéo-espagnol était une sorte de dialecte du castillan moderne, en occultant ses rapports avec les autres langues de la péninsule ibérique ; elle se base sur l'orthographe moderne de l'espagnol pour faciliter la lecture des textes aux non-spécialistes, alors que la revue "Sefarad" est une publication destinée à des universitaires qui n'ont pas besoin d'un tel artifice ; cette graphie ne tient pas compte du fait que le judéo-espagnol est largement utilisé dans des pays non hispanophones ; la prononciation des mots est souvent indiquée par les accents et non par les lettres elles-mêmes, ce qui est très étrange pour le lecteur.

Il est vrai que la majorité des utilisateurs a choisi la graphie phonétique pour des raisons de commodité pratique. L'on pourrait donc supposer que le problème est résolu et que l'on n'a pas à le remettre sur le tapis. Cependant, cette graphie présente aussi des défauts : elle tend à isoler le judéo-espagnol des autres langues romanes, et à accélérer son "agonie", comme dirait Haïm Vidal Sephiha ; elle ne lui permet pas de s'appuyer sur l'extension mondiale de langues apparentées telles que l'espagnol et le portugais, et de profiter de la vitalité des communautés juives d'Amérique latine.

La graphie phonétique est très marquée par le contexte historique et idéologique dans lequel elle est apparue. Lorsqu'elle fut créée, l'idée de base était d'intégrer la communauté juive dans la nouvelle Turquie, raison pour laquelle le système orthographique choisi fut assez proche de celui du turc. Cette même transcription (quelque peu modifiée et améliorée) a continué à être utilisée en Israël car elle correspondait mieux à la perspective sioniste qu'une graphie plus "latine". Mais, ce faisant, elle gâche l'une des qualités essentielles du judéo-espagnol, qui était de permettre une ouverture sur les principales langues occidentales.

En outre, la graphie hispanisante et la graphie phonétique ont un défaut commun, c'est qu'elles privilégient l'une et l'autre le passé, sans offrir une vision prospective du futur de la langue. La graphie hispanisante du Professeur Hassán est essentiellement adaptée à des travaux d'ordre philologique ; quant à la graphie phonétique, elle est surtout utilisée pour transcrire les souvenirs lointains de ceux dont la langue maternelle fut le judéo-espagnol. Si l'on veut que la transcription de cette langue contribue à son renouveau, il faut concevoir une orthographe moderne qui soit à la fois unifiée internationalement et ouverte sur l'ensemble des langues avec lesquelles la communauté est en contact. Comme nous allons le voir, une telle orthographe jaillit spontanément si l'on considère le judéo-espagnol comme une langue "méditerranéenne" au sens large, en tenant compte de l'ensemble de ses sources : à la fois les diverses langues de la péninsule ibérique et certaines langues "orientales" telles que le turc et l'hébreu.

Il est clair qu'on ne peut pas purement et simplement adopter (ou adapter) l'espagnol moderne pour développer un usage littéraire du judéo-espagnol, en partant de l'hypothèse qu'il s'agirait de la même langue. Une telle méthode serait en réalité une traduction, similaire par exemple à la traduction d'un texte galicien en castillan. Un texte espagnol saupoudré de quelques mots hébreux, turcs, grecs, italiens et français n'est pas du judéo-espagnol : cela reste du castillan.

Si l'on veut à la fois profiter de la force et de l'extension de l'ensemble des langues latines, et maintenir le judéo-espagnol dans sa spécificité, on ne doit pas le noyer dans la langue castillane, mais on doit le reconnaître comme une langue ibérique à part entière. Ceci lui permettra de devenir une langue culturelle pour l'ensemble des communautés juives d'Amérique latine (au Brésil et à Curaçao comme dans les pays hispanophones) et de participer en même temps au grand mouvement de renaissance des langues régionales d'Espagne (galicien, catalan, léonais, etc.). Et tout cela viendra renforcer le judéo-espagnol dans les pays où il est encore couramment pratiqué (notamment Turquie et Israël) et dans ceux où se manifeste la volonté de le maintenir (USA, France, Belgique, Grèce, etc.).

1. Quelques principes généraux [3]

  • Le mouvement de renaissance moderne du judéo-espagnol est largement parti de la Turquie ou de communautés juives venues de Turquie. Ce faisant, on a souvent négligé les communautés des Balkans (Bulgarie, ex-Yougoslavie, etc.) et celle de Salonique. Or, il ne faut pas oublier qu'à l'époque de l'Empire Ottoman, la plus vaste communauté juive se trouvait à Salonique, et qu'il s'agissait là de la seule grande ville où le judéo-espagnol était la langue commune de la population, quelle que soit la religion d'origine. Par ailleurs, le judéo-espagnol de Salonique est en quelque sorte intermédiaire entre les parlers des Balkans et ceux de Turquie. Dans la suite de cet article, nous ferons donc largement référence au judéo-espagnol de Salonique, et pour cela nous nous baserons sur le dictionnaire de Joseph Nehama.

  • Pour la notation de la majorité des sons, aucun problème ne se pose. Il s'agit notamment des sons [a], [e], [i], [o], [u], [b], [d], [f], [l], [m], [n], [p], [r], [t] et [v] que l'on note respectivement avec les lettres "a", "e", "i", "o", "u", "b", "d", "f", "l", "m", "n", "p", "r", "t" et "v". Cependant des difficultés apparaissent pour la notation de sons tels que [s], [z], [k], [dj], etc. Ce sont à ces problèmes que nous essayerons plus bas d'apporter une solution.

  • La première grande difficulté de transcription est que certains phonèmes du vieil espagnol n'ont pas évolué de la même manière en judéo-espagnol et en castillan moderne. C'est par exemple le cas de quatre phonèmes anciens : /s/, /z/, /ts/ et /dz/. En judéo-espagnol, les deux phonèmes /s/ et /ts/ ont fusionné dans le son dental sourd [s], et les deux phonèmes /z/ et /dz/ ont fusionné dans le son dental sonore [z]. En castillan moderne, /s/ et /z/ ont fusionné dans un même son alvéolaire sourd (orthographié "s" dans tous les cas), tandis que /ts/ et dz/ ont fusionné dans un même son interdental sourd (orthographié "c" ou "z" selon la voyelle qui suit). C'est ainsi que les quatre mots prononcés en judéo-espagnol [pasar], [kaza], [braso] et [azeyte] correspondent respectivement à "pasar", "casa", "brazo" et "aceite" en espagnol moderne. Or il se trouve que l'évolution du judéo-espagnol correspond à celle du portugais et de certaines langues régionales d'Espagne. En l'occurrence, l'orthographe portugaise permet de résoudre le problème et de fournir au judéo-espagnol une graphie moderne qui ouvre des portes aussi bien vers l'espagnol que vers le portugais et le catalan. Pour ces quatre mots, nous proposons donc les transcriptions suivantes : "passar", "casa", "braço" et "azeite". Par ailleurs, ces notations correspondent à des usages courants dans les textes écrits en vieil espagnol.

  • La seconde grande difficulté est que le judéo-espagnol a intégré de nombreux mots d'origine non ibérique (hébreu, turc, grec, etc.). On peut ainsi y opposer un ensemble de termes d'origine latine et un ensemble de termes d'origine "orientale". Ici le problème se pose notamment pour la notation du son [k]. La notation "k" convient parfaitement à tous les mots d'origine orientale (exemples : "kal", synagogue, ou "Kipur"). Cependant, elle habille les termes d'origine latine d'un aspect étrange, même si cela correspond au choix du magazine "Aki Yerushalayim". Quant à la double notation "c" / "qu", qui est celle de l'espagnol, du portugais et de la majorité des langues romanes, elle convient bien aux mots d'origine latine (exemples : "caveça", tête, ou "quedar", rester), mais elle est inapplicable pour les termes d'origine orientale à cause des habitudes visuelles. La solution que nous proposons ci-dessous est d'adopter deux transcriptions différentes selon l'origine : "k" pour les termes d'origine orientale ; "c" / "qu" pour les termes d'origine latine. Du reste, des différenciations similaires existent dans de nombreuses langues : par exemple, en français, le son [f] est noté "ph" dans les mots issus du grec.

  • Il faut tenir compte du fait que de nombreux mots modernes possèdent des images graphiques qui sont identiques dans la plupart des langues. Vu que cela correspond aux habitudes des usagers et que la communauté séfarade est dispersée dans le monde entier, il convient de garder ces images graphiques. Exemple : "kimonó".

  • L'orthographe proposée doit avoir un caractère réellement international et doit pouvoir être utilisée aussi bien en Amérique du Nord ou du Sud qu'en Europe ou au Proche-Orient. A ce propos, il est regrettable que la variété de la transcription phonétique qui est généralement utilisée en France tend à priver le judéo-espagnol de ses potentialités internationales. Par exemple, dans cette transcription, les mots caisse et nuit s'écrivent "kacha" et "notche", ce qui est difficilement acceptable lorsque l'on s'éloigne des frontières de la France.

  • Comme nous l'a signalé M. Manuel Lobo (philologue, d'origine catalane, spécialiste de l'histoire des langues romanes), les propositions que nous faisons dans cette article sont proches de celles du Professeur Raymond Foulché-Delbosc (qui était directeur de la "Revue hispanique" autour de 1900). Ce dernier suggérait de se baser sur la graphie du vieil espagnol qu'il jugeait la mieux adaptée pour noter le judéo-espagnol moderne. Nous nous écartons, cependant, des propositions de R. Foulché-Delbosc en ce que nous estimons que le digraphe "sh" doit être préféré à la lettre "x" pour noter la consonne chuintante sourde (vu qu'il faut tenir compte de la présence de nombreux mots d'origine turque ou hébraïque). Par exemple, nous proposons d'écrire "casha" (caisse) et non "caxa" comme en vieil espagnol (ce terme s'écrit "caja" en espagnol moderne).

  • Si le judéo-espagnol survit dans le futur, ce ne sera plus comme une langue maternelle ou comme la première langue d'une communauté ; mais ce sera comme une deuxième ou une troisième langue, qui sera apprise dans le cadre de l'enseignement scolaire ou d'associations culturelles, ou par la lecture individuelle. Il sera alors intéressant que les choix graphiques puissent fournir aussi certaines informations d'ordre sociologique ou historique. Il est probable que le judéo-espagnol restera essentiellement utilisé sur des sites Internet, dans la presse périodique, dans des recueils de contes, dans des chansons et dans des pièces de théâtre. Il convient donc que l'on sorte du bricolage actuel qui consiste à transcrire chacun à sa façon et tant bien que mal un usage oral varié, et que la langue soit standardisée de façon sérieuse dans son usage écrit. Cela est une condition indispensable pour que le judéo-espagnol puisse être enseigné aux nouvelles générations.

2. Les questions litigieuses

Nous étudions ci-dessous chacune des questions litigieuses. Pour cela, nous utiliserons une transcription phonétique très simplifiée, accessible à tous et distincte de celle de l'IPA. Par exemple, le son fricatif chuintant sourd est représenté par [sh] et le son fricatif chuintant sonore est représenté par [j].

  • Transcription du son [k]
    Dans la graphie phonétique, la lettre "k" est toujours utilisée. Et cette lettre est devenue une espèce de label d'origine ("made in ladino"), à tel point qu'on l'utilise comme une formule magique pour transformer de l'espagnol en un pseudo-judéo-espagnol, sans se poser beaucoup de questions. Mais il est vrai que le son [k] est très fréquent dans les mots d'origines hébraïque, turque, grecque ou balkanique, où il est difficile de le noter "c". De même, en français on utilise pour les mots hébreux la lettre "k" et non la lettre "c".
    Aussi, comme indiqué précédemment, nous proposons de conserver la lettre "k" dans tous les mots d'origine orientale, dans toutes les positions. Par contre, pour les mots d'origine latine (espagnol, portugais, français, etc.), on transcrira généralement ce son avec "c" avant "a", "o" et "u", et avec "qu" avant "e" et "i". Exemples : "casha" ; "cultura" ; "cuando" ; "aquel" ; "quedar" ; "quinze" ; "Kipur" ; "ketubah" (contrat de mariage) ; "kapak" (couvercle) ; "kavás" (gardien).
    Notons que le Professeur Hassán préconise une solution similaire (écrire selon les cas "c", "qu" ou "k") ; mais son utilisation de la lettre "k" est beaucoup plus restreinte.


  • Le son [g] (vélaire sonore, occlusive ou spirante)
    Dans la graphie phonétique, la lettre "g" est toujours utilisée. Dans la graphie hispanisante du Professeur Hassán, l'alternance "g" / "gu" (selon la voyelle qui suit) est systématiquement utilisée, et l'on écrira par exemple "guímel".
    Les problèmes posés par le son [g] sont proches de ceux du son [k]. Si la double notation "c" / "qu" est adoptée pour noter le son [k] dans les mots d'origine latine, il faut en faire autant pour le son [g]. Celui-ci sera alors noté comme en espagnol, en portugais et en français, "g" avant "a", "o" et "u", et "gu" avant "e" et "i".
    Exemples : "jugar", "galante", "gayo" (coq), "guerra", "guiador" (guide).
    En revanche, cette solution n'est pas satisfaisante pour les mots d'origine orientale. La lettre "g" doit bien sûr y être utilisée avant "a", "o" et "u". Mais que faire avant "e" et "i" ? Ecrire tout simplement "g" n'est pas possible dans la mesure où cette lettre se prononcera [j] ou [dj] dans cette position (voir plus loin). Ecrire "gu" (selon les choix du Professeur Hassán) n'est pas non plus acceptable, car cela ne correspond pas aux habitudes graphiques courantes des termes grecs, turcs et hébreux. Nous proposons donc une autre solution : écrire, comme en italien, "gh" avant "e" et "i".
    Exemples : "gadol" (chef) ; "garida" (crevette) ; "guzmah" (exagération) ; "ghemarah" (récit) ; "gherush" (exil, exode) ; "ghilgul" (réincarnation) ; "ghîmel" (troisième lettre de l'alphabet hébreu) ; "ghivir" (notable).
    NB : la distinction entre [g] occlusif et [g] spirant, qui n'est pas phonologique, n'a pas à être notée dans une orthographe normalisée. Du reste, personne ne propose de noter cette distinction.

  • Le son [ñ] de l'espagnol (consonne nasale palatale)
    Dans la graphie phonétique, le son [ñ] est noté avec le digraphe "ny". Dans la graphie du Professeur Hassán, utilisée dans la revue "Sefarad", ce son est noté "ñ", mais aussi "gn", "ni" ou "nj" (chacun de ces digraphes étant surmonté d'un petit arc de cercle pour indiquer qu'il s'agit d'une seule unité phonologique).
    Nous estimons que ce son ne doit pas être transcrit avec "ñ", car cela va perturber la diffusion du judéo-espagnol sur Internet et gêner de nombreux imprimeurs qui ne possèdent pas cette lettre. Ecrire "ni" n'est pas non plus une bonne idée, car ce digraphe n'est pas perçu comme une seule unité : on serait tenté de mettre l'accent tonique sur "i" dans "anio" (année), alors qu'il est sur "a". La graphie "gn" serait envisageable, mais ce n'est ni une graphie ibérique, ni une graphie balkanique : elle est essentiellement française et italienne. Par contre, le son [ñ] est transcrit "ny" en catalan, qui est une langue d'Espagne. Aussi, nous proposons "ny" à la place de "ñ". Le choix de "ny" est cohérent avec l'idée de réintégrer le judéo-espagnol dans l'ensemble ibérique. Par ailleurs, c'est aussi le choix du magazine "Aki Yerushalayim".
    Exemples : "anyo" (année) ; "Espanya" (Espagne) ; "castanya" (châtaigne) ; "banyo" (bain) ; "nyeve" (neige) ; "nyudo" (nœud) ; "junyo" (juin).

  • Les sons [j] et [dj] (chuintantes sonores, fricative et occlusive)
    De façon prévisible, dans la graphie phonétique, le son [j] (consonne chuintante sonore fricative, existant aussi en français et portugais) est noté avec la lettre "j", tandis que le son [dj] est noté avec le digraphe "dj".
    Dans la graphie du Professeur Hassán, utilisée dans la revue "Sefarad", le son [j] est noté selon les cas : "j" surmonté d'un accent aigu ; "g" surmonté d'un accent aigu ; "y" surmonté d'un accent aigu ; "s" surmonté d'un accent grave ; "z" surmonté d'un accent grave. Dans cette même graphie, le son [dj] est noté selon les cas : "j" surmonté d'un accent circonflexe ; "g" surmonté d'un accent circonflexe ; "y" surmonté d'un accent circonflexe.
    Le son [j] apparaît essentiellement en position intervocalique dans des mots d'origine ibérique (exemple : [fija], fille). Dans cette même position intervocalique, on trouve aussi des mots d'origine orientale possédant [dj] (exemple : [badjá], cheminée, lucarne). En position initiale, il y a toujours [dj], dans les mots d'origine ibérique comme dans les mots d'origine orientale (exemples : [djugar], jouer, et [djaba], gratis). Il apparaît que le phonème /j/ du vieil espagnol a conservé sa prononciation [j] en position intervocalique, alors qu'il a évolué vers [dj] en position initiale, en fusionnant avec le phonème /dj/ d'origine orientale. De façon intéressante, la prononciation initiale correspond à celle de l'italien (exemple : [djornal]). D'un point de vue synchronique, nous avons actuellement deux phonèmes /j/ et /dj/ en position intervocalique ; leur opposition est neutralisée en position initiale où nous avons un archiphonème /J/ qui se réalise [dj].
    C'est là l'un des problèmes les plus difficiles à résoudre en judéo-espagnol, d'autant plus qu'il faut tenir compte de la prononciation des séquences graphiques "ge" et "gi".
    En fait, le problème se pose surtout en position initiale. En position intervocalique, la solution est assez simple. En cette position, il y a d'une part des mots, en majorité d'origine orientale, possédant le son [dj], d'autre part des mots d'origine ibérique possédant le son [j]. En suivant la méthode adoptée précédemment, nous proposons d'utiliser le digraphe "dj" pour noter [dj] en position intervocalique, dans les mots d'origine orientale (exemples : "badjá", cheminée, lucarne, "tulumbadji", pompier, et "madjir", réfugié). Pour noter le son [j], nous proposons d'utiliser la lettre "j" avant "a", "o" et "u", et la lettre "g" avant "e" et "i" (exemples : "ojo", œil, "espejo", miroir, "escoger", choisir, et "legenda", légende). Il existe aussi quelques cas particuliers, de mots d'origine latine possédant [dj] à l'intervocalique, par exemple "lodja" (loge), mot issu à la fois de l'italien "loggia" et de l'anglais "lodge".
    En position initiale, comme indiqué ci-dessus, l'opposition entre les phonèmes /j/ et /dj/ est neutralisée, et seul apparaît le son [dj]. Dans la continuité des principes déjà utilisés, la meilleure solution pour noter ce son semble être étymologique. C'est-à-dire que le son [dj] sera noté "dj" dans les mots d'origine orientale, alors que dans les mots d'origine latine il sera noté "j" avant "a", "o" et "u", et "g" avant "e" et "i".
    Exemples de mots d'origine orientale : "djaba" (gratis) ; "djadjik" (yaourt épicé) ; "djamdje" (personne, pas âme qui vive) ; "djefá" (refus) ; "djimbriz" (avare) ; "djimbush" (farce, comédie) ; "djuben" (soutane, toge) ; "djustan" (porte-monnaie).
    Exemples de mots d'origine latine : "jaqueta" (jaquette) ; "jarro" (jarre, pichet) ; "jonjolî" (sésame) ; "jornal" (journal) ; "joventud" (jeunesse) ; "judîo" (juif) ; "jugar" (jouer) ; "junto" (joint) ; "junyo" (juin) ; "juzgar" (juger) ; "gelata" (glace à manger) ; "genayo" (janvier) ; "gente" (gens) ; "gesso" (plâtre, craie) ; "gigante" (géant) ; "ginoyo" (genou) ; "gimnasio" (lycée) ; "giro" (tour).
    La position postnasale se comporte comme la position initiale (cas des séquences phonétiques [ndj]). Nous lui appliquerons donc les mêmes règles. Exemples : "manjar" (manger) ; "lonjano" (lointain) ; "longe" (loin) ; "gengibre" (gingembre).

  • Le son [sh] (chuintante fricative sourde)
    Dans la graphie phonétique de "Aki Yerushalayim", le digraphe "sh" est toujours utilisé. Dans la graphie du Professeur Hassán, ce son est noté selon les cas : "j" surmonté d'un chevron (accent circonflexe à l'envers) ; "c" surmonté d'un chevron ; "s" surmonté d'un chevron ; etc. Dans de nombreux textes publiés en France, ce son est noté "ch", ce qui est un choix particulièrement malheureux à cause des confusions qu'il peut entraîner.
    Ce son est très important en judéo-espagnol et provient de mots aussi bien ibériques que turcs ou hébreux. De plus, le son "sh" est présent dans de nombreuses autres langues étrangères pratiquées par les locuteurs de judéo-espagnol (français, anglais, italien, etc.). Le choix de "x" comme en portugais, en catalan ou en vieil espagnol risquerait d'être assez mal compris. Cet "x" serait automatiquement interprété comme représentant les sons [ks] ou [gz] (par exemple, "baxo" risquerait d'être lu [bakso]). Aussi nous ne retenons pas cette solution. En revanche, la graphie "sh" déjà utilisée dans "Aki Yerushalayim" est très pratique et ne présente aucune ambiguïté. Nous proposons donc de la conserver.
    Exemples : "basho" (sous) ; "bushcar" (chercher) ; "pásharo" (oiseau) ; "casha" (caisse, boîte) ; "brusha" (sorcière) ; "peshe" (poisson) ; "sesh" (six) ; "shastre" (tailleur) ; "shena" (scène) ; "shaká" (plaisanterie) ; "shavon" (savon).

  • Le son [ch] (chuintante occlusive sourde : "ch" de l'espagnol et de l'anglais)
    Pour noter ce son, la graphie phonétique de "Aki Yerushalayim" utilise le digraphe "ch". La graphie du Professeur Hassán utilise soit "ch", soit la lettre "c" surmontée d'un accent circonflexe. On trouve aussi en France la graphie "tch", que l'on ne peut que rejeter, car elle place ipso-facto le judéo-espagnol dans une situation de subordination par rapport au français (et non pas dans une situation de langue autonome).
    Il nous semble évident, en l'occurrence, que c'est le digraphe "ch" qui doit être retenu, d'autant que cela correspond à la pratique de l'espagnol officiel.
    Exemples : "chupar" (sucer) ; "cacha" (chasse) ; "noche" (nuit) ; "socho" (associé) ; "pecha" (impôt, contribution) ; "chapeo" (chapeau) ; "chirak" (apprenti, disciple) ; "chorbá" (soupe au riz).

  • Les sons [z] et [s] en positions initiale et intervocalique
    La solution purement phonétique adoptée par "Aki Yerushalayim" a le tort de rompre le lien avec les langues ibériques (de même qu'avec les autres langues romanes).
    La solution "hispanisante" de Iacob Hassán consiste à noter le son [z] (n'existant pas en castillan) avec un accent aigu ajouté sur les lettres "c", "s" ou "z" selon que l'une ou l'autre est utilisée dans l'orthographe officielle de l'espagnol. En ce qui concerne [s], Iacob Hassán ne donne aucune indication théorique, ce qui signifie qu'il note ce son avec les lettres "c", "z" ou "s", selon ce qui existe dans l'orthographe officielle de l'espagnol.
    Il serait intéressant qu'un locuteur de judéo-espagnol puisse passer facilement à l'espagnol et au portugais, et vice-versa : ici figure l'un des éléments essentiels pour la réintégration du judéo-espagnol dans l'ensemble ibérique. Or, comme indiqué précédemment, la graphie utilisée en portugais moderne (et qui existait aussi en vieil espagnol) correspond tout à fait à ce qu'il faut. C'est donc celle que nous proposons ci-dessous .

  • Le son [z] sera transcrit "z" en position initiale. En position intervocalique, il sera transcrit "s" s'il correspond à la lettre espagnole "s", et il sera transcrit "z" s'il correspond aux lettres espagnoles "z" ou "c". Ainsi, les occurrences de la lettre "z" seront similaires à ce qui existe en portugais. Dans les mots d'origines hébraïque, turque, grecque ou balkanique, on utilisera "z" dans toutes les positions.
    Exemples : "zelo" (zèle) ; "casa" (maison) ; "queso" (fromage) ; "vizino" (voisin) ; "fazer" (faire) ; "Zohar" (Zohar) ; "ziyara" (pèlerinage sur une tombe).

  • Le son [s] sera transcrit selon les cas "s", "ss", "c" ou "ç". En position initiale, il sera transcrit : "s" s'il y a "s" en espagnol ; "c" s'il y a "c" en espagnol ; "ç" s'il y a "z" en espagnol. En position intervocalique, il sera transcrit : "ss" s'il y a "s" en espagnol ; "c" s'il y a "c" en espagnol ; "ç" s'il y a "z" en espagnol. Comme il a déjà été indiqué, les occurrences de "s", "ss", "c" et "ç" seront ainsi similaires à ce qui existe en portugais. Dans les mots d'origine orientale, on utilisera "s" en position initiale et "ss" en position intervocalique (exemple : "massal").
    Exemples : "silencioso" (silencieux) ; "sovre" (sur) ; "salud" (santé) ; "cercle" (cercle, club) ; "cesto" (panier) ; "cevoya" (oignon) ; "civdad" (ville) ; "çapato" (chaussure) ; "çumo" (jus) ; "consejo" (conseil, avis) ; "bassina" (bassine) ; "passar" (passer) ; "gracia" (grâce) ; "concilio" (conseil, assemblée) ; "braço" (bras) ; "caveça" (tête) ; "fuerça" (force) ; "empeçar" (commencer) ; "moço" (domestique) ; "savah" (testament, dernière volonté) ; "sedakah" (aumône, charité, bienfaisance) ; "Sinay" (Sinaï) ; "kassavet" (mélancolie) ; "massah" (pain azyme) ; "massal" (conte) ; "yassak" (halte ! stop !).
    NB : Non seulement la lettre "ç" existe sur les claviers français, portugais et turc, mais elle existe aussi sur les claviers espagnols vu que le catalan (qui possède cette lettre) est l'une des langues officielles de l'Espagne. La lettre "ç" ne pose donc aucun problème d'impression.

  • La lettre "c"
    Il découle de tout ce qui précède que la lettre "c" aura comme en espagnol, en portugais, en catalan, en français et en anglais une double valeur : [k] avant "a", "o" et "u" ; [s] avant "e" et "i".
    Une autre raison vient plaider pour le maintien de la lettre "c" et de son non-remplacement par "k" ou "s". C'est l'existence des sigles où cette lettre est une des plus fréquentes qui soit. Exemples : Unesco, CD-Rom, CEE, CEI, CIA, CRIJ, CNRS, PC, Cobol, etc. Qu'on le veuille ou non, dans un texte moderne, la lettre "c" réapparaîtra toujours, à un moment ou un autre !

  • Les sons [z] et [s] en position finale
    En position finale, il est difficile de trouver une règle systématique de correspondance entre l'espagnol, le portugais et le judéo-espagnol. Aussi en cette position, il nous semble plus simple d'adopter une solution à la fois phonétique et dérivationnelle. C'est-à-dire : écrire "z" si on prononce [z] et si la dérivation se fait avec [z], et écrire "s" si on prononce [s] et si la dérivation se fait avec [s].
    Exemples : "albanez" (albanais - en espagnol, albanés), "albaneza" (albanaise) ; "arroz" (riz - esp. arroz), "arrozal" (rizière) ; "boz" (voix - esp. voz), "bozarrón" (grosse voix) ; "burguez" (bourgeois - esp. burgués), "burguezîa" (bourgeoisie) ; "diez" (dix - esp. diez), "diezén" (dixième) ; "luz" (lumière - esp. luz), "luzir" (briller) ; "mez" (mois - esp. mes), "mezada" (mensualité) ; "muez" (noix - esp. nuez), "muezezal" (noyer) ; "nariz" (nez - esp. nariz), "narizes" (narines) ; "paez" (pays - esp. país, ital. paese) ; "paz" (paix - esp. paz), "paziguoso" (pacifique) ; "raiz" (racine - esp. raíz) ; "vez" (fois - esp. vez), "dos vezes" (deux fois) ; "antes" (avant - esp. antes) ; "compás" (compas - esp. compás), "compassamiento" (vie trop bien réglée) ; "mas" (plus - esp. más) ; "tres" (trois - esp. tres), "tresser" (troisième) ; "kenaz" (amende, indemnité - mot hébreu) ; "kavás" (garde, gardien - mot turc).

  • Le "h" étymologique
    Pour résoudre cette question, il faut se rappeler que l'objectif est de réintégrer le judéo-espagnol dans l'ensemble des langues ibériques, et de faciliter le passage vers d'autres langues (par exemple, le français). Dans cette perspective, la lettre "h" sera rétablie. De même, il est possible d'utiliser "h" dans les mots d'origine hébraïque pour noter la lettre "hey". En effet, même si cette consonne étymologique n'est pas prononcée en judéo-espagnol, elle est notée dans la plupart des translittérations de l'hébreu.
    Exemples : "habitante" (habitant) ; "herencia" (héritage) ; "hombre" (homme) ; "honor" (honneur) ; "hora" (heure) ; "hallel" (variété de psaume) ; "hasser" (moins, néanmoins) ; "Zohar" (Zohar) ; "guzmah" (exagération), "ghemarah" (récit) ; "savah" (testament, dernière volonté) ; "sedakah" (aumône, charité, bienfaisance) ; yeshivah (yéshiva).
    Dans les mots d'origine hébraïque, un avantage du rétablissement de "h" en position finale et de faire porter correctement l'accent tonique sur la dernière syllabe (et non sur l'avant-dernière). Il faut noter, par ailleurs, que dans la transcription de "Aki Yerushalayim", la lettre hébraïque "hey" en position initiale est souvent notée " 'h" ("h" précédée d'une apostrophe), alors qu'elle tend à disparaître dans la prononciation courante. Dans ce cas particulier, la graphie de "Aki Yerushalayim" semble plutôt judéo-arabe que judéo-espagnole ; mais la notation "h" (sans apostrophe) permet de répondre à toutes les préoccupations.
    Tout ceci implique que la lettre "h" ne pourra pas être utilisée pour noter la consonne fricative uvulaire sourde (ch allemand, jota espagnol). Pour noter ce son, on utilisera le digraphe "kh" (voir plus bas).

  • Choix entre "f" et "h"
    La graphie utilisée par "Aki Yerushalayim" a tendance à utiliser des formes sans [f] (exemple "ijo" et non pas "fijo", fils). Cela provient de ce qu'elle est surtout basée sur les formes d'Istanbul, plus proches du castillan. Cependant, dans les parlers judéo-espagnols des Balkans et de Salonique, ce sont les formes avec [f] qui étaient préférées. Pour notre part, nous proposons de privilégier les formes avec "f", afin de rendre la langue compréhensible au public le plus vaste possible (dans les pays de langue espagnole, comme dans ceux de langue portugaise et italienne) et de mieux marquer la personnalité du judéo-espagnol (dont l'origine est ibérique au sens large et non purement castillane). Exemples : "fija" et non "ija" (fille) ; "favlar" et non "avlar" (parler).
    De même, dans le cadre de la standardisation littéraire on préférera : "fuego" et non "khuego" (feu) ; "fuente" et non "khuente" (fontaine) ; "fuerça" et non "khuerça" (force).

  • Choix entre "ll" et "y"
    De façon prévisible, dans la graphie phonétique, la lettre "y" est systématiquement utilisée pour noter le son [y]. Dans la graphie du Professeur Hassán, différentes formules étymologiques sont utilisées, notamment le digraphe "ll" (parfois accompagné d'un arc de cercle souscrit indiquant qu'il s'agit d'un son unique).
    Le son [y] est très fréquent en judéo-espagnol. Il apparaît souvent dans des mots d'origine ibérique. Par rapport à l'espagnol, il correspond alors soit à "y" (ex. "mayo", mois de mai), soit à "ll" (ex. "gallo", coq). De plus, le son [y] figure dans de nombreux mots issus de l'hébreu ou du turc.
    Pour rapprocher la graphie du judéo-espagnol de celle des autres langues ibériques, on pourrait proposer d'utiliser le digraphe "ll" dans les mêmes cas qu'en espagnol (d'autant qu'il y une tendance dans le monde hispanophone à ce que le digraphe "ll" se prononce [y] et non plus [ly]). Cependant, il existe en judéo-espagnol un certain nombre de mots possédant la suite géminée [ll] au niveau phonétique. Exemples : "Bella" (nom propre de femme) ; "bulluk" (foule) ; "canella" (cannelle) ; "catinella" (cuvette) ; "djellat" (bourreau) ; "gabella" (gabelle) ; "gallakh" (prêtre chrétien) ; "hallel" (variété de psaume) ; "jallo", jaune ; "mallakh" (ange) ; "mallah" (quartier) ; "millet" (nation, peuple) ; "tellek" (garçon de bain) ; "villa" (villa) ; "yullé" (torpille, obus) ; "zullam" (ruiné).
    Aussi, la séquence graphique "ll" doit être réservée à la notation de la séquence phonique [ll]. Et la seule solution possible est d'utiliser la lettre "y" pour noter le son [y], quelle que soit la langue d'origine.
    Exemples : "caye" (rue) ; "eyos" (eux) ; "famiya" (famille) ; "gayo" (coq) ; "ginoyo" (genou) ; "mayor" (majeur, maire) ; "yamar" (appeler) ; "yegar" (arriver) ; yeshivah (école rabbinique) ; yenicherî (janissaire) ; "yo" (moi) ; "yullé" (torpille, obus).
    Par ailleurs, à cause d'évolutions phoniques spécifiques, quelques autres termes d'origine ibérique contiendront la lettre "y" (exemple : "yelar" et non "*gelar" ou "*helar", geler) et quelques termes possédant "ll" en espagnol n'auront pas "y" en judéo-espagnol (exemple : "luvia" et non "*yuvia", pluie).

  • Le son [kh] (fricative uvulaire sourde : ch dur allemand, jota espagnole)
    Dans la graphie phonétique de "Aki Yerushalayim", c'est la lettre "h" qui est utilisée pour noter [kh]. Dans la graphie du Professeur Hassán, ce son est noté avec soit la lettre "h" accompagnée d'un point souscrit, soit la lettre "c" accompagnée d'un tiret souscrit ou soit la lettre "j" (jota espagnole).
    Ce son est assez fréquent dans des mots venant du grec, du turc et de l'hébreu (notamment pour exprimer la lettre "khet", ainsi que la lettre "kaf" lorsque sa prononciation est fricative). Nous ne retiendrons pas la notation "h" car cette lettre sert généralement à noter non pas une fricative uvulaire ou vélaire, mais une fricative glottale. Il est probable que les rédacteurs de "Aki Yerushalayim" aient été influencés dans leur choix par la vieille translittération livresque de l'hébreu en français qui notait la lettre "khet" avec "h", sans respect pour sa prononciation réelle. Il faut ajouter que nous utilisons déjà la lettre "h" pour noter les "h" étymologiques d'origines latine ou hébraïque (venant de la lettre "hey" dans ce dernier cas).
    Aussi, la transcription avec "kh" paraît à la fois la plus simple et la plus exacte. Exemples : Khanukah (Hanouka) ; kharem (harem) ; Khayim (Haïm) ; khaber (information, nouvelle) ; khak (justice, droit) ; khakham (rabbin) ; khaviar (caviar) ; kholera (choléra) ; khristunya (Noël, naissance du Christ).

  • Le système accentuel
    L'accent tonique peut tomber en judéo-espagnol sur des endroits différents selon l'origine du mot (espagnol, turc, hébreu, etc.). Nous suggérons donc de noter cet accent tonique lorsque la graphie ne permet pas de le prévoir. Pour cela, le système de l'espagnol littéraire moderne paraît parfaitement adapté, et nous suggérons de l'adopter (les accents toniques irréguliers sont notés avec un accent aigu).
    La seule différence porterait sur la notation de l'accent tonique sur "i". En effet, dans une écriture manuscrite, le i normal ne se distingue pratiquement pas du í accentué. Pour ce dernier, nous proposons donc la graphie "î" (i surmonté d'un accent circonflexe) ou "Ï" (i surmonté d'un tréma). Par ailleurs, l'utilisation du "h" en final pour noter la lettre hey de l'hébreu permet de réduire le nombre d'accents graphiques (voir ci-dessus).
    Enfin, vu que dans l'avenir il n'y aura pratiquement plus de locuteurs pour lesquels le judéo-espagnol sera la principale langue d'usage, il est important de noter les accents toniques irréguliers dans l'orthographe, afin de conserver une prononciation fidèle de la langue. Ce choix est analogue à la notation des points-voyelles qui furent jadis introduits en hébreu, lorsque cette langue cessa d'être couramment parlée.

  • L'orthographe grammaticale
    Comme dans toutes les langues écrites, il sera nécessaire d'effectuer une normalisation des mots grammaticaux (conjonctions, prépositions, etc.) et de la morphologie (notamment les terminaisons des verbes). L'orthographe grammaticale n'a pas besoin d'être strictement phonétique, mais elle doit être régulière, cohérente et précise. Ce thème ne sera pas abordé dans cet article. Nous nous contenterons de signaler ici que dans quelques cas la solution la plus pratique sera de conserver la forme graphique utilisée en espagnol officiel. Par exemple, la conjonction "y" (et) de l'espagnol pourrait être conservée telle quelle et elle ne serait pas remplacée par "i" ; cela afin de conserver les habitudes visuelles de lecture.

3. Conclusion

Certes, de nombreux choix de transcription sont possibles. Mais l'orthographe "méditerranéenne" que nous proposons ici permettra au judéo-espagnol d'élargir considérablement son audience. Cette orthographe contribuera, tout à la fois, à conserver les traditions culturelles séfarades dans leurs aspects les plus originaux (recettes culinaires, contes, chants, prières, etc.) et à créer de nouveaux liens avec l'ensemble des pays dans lesquels la diaspora s'est désormais installée. C'est une orthographe authentiquement interculturelle qui crée des passerelles vers de nombreuses autres langues, et en cela elle procure au judéo-espagnol une adaptation parfaite à la mondialisation que tant de gens redoutent.

Nous invitons maintenant le lecteur à se reporter aux trois annexes qui suivent (une liste de mots comparés, un conte traditionnel et un texte moderne). Il constatera ainsi comment se réalisent concrètement les propositions qui sont l'objet de cet article.

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Notes

[1] Docteur en linguistique, spécialiste des questions de graphie et de standardisation.

[2] Comme on le sait, la tendance actuelle est d'utiliser le mot "ladino" pour désigner le judéo-espagnol parlé, alors qu'autrefois ce terme désignait une forme écrite en caractères Rashi utilisée dans des traductions mot à mot de textes religieux, tandis que la langue courante connaissait diverses appellations telles que "djudezmo", "spanyolit", etc.. Mais, dans le cadre de cet article, nous n'étudierons pas la question du nom de la langue.

[3] Nous conseillons aux lecteurs non spécialisés en linguistique de "commencer par la fin" et de lire l'Annexe 2 (conte traditionnel) et l'Annexe 3 (texte moderne), avant de passer à la suite de cet article. Ainsi, ils se feront une idée concrète de nos propositions et ils n'auront aucune difficulté à comprendre le détail de nos explications.

Bibliographie

Revues et magazines

  • "Aki Yerushalayim", dirigé par Moshe Shaul, Jérusalem, Israël.

  • "La Lettre Sépharade", dirigé par Jean Carasso, Gordes, France.

  • "Los Muestros", dirigé par Moïse Rahmani, Bruxelles, Belgique.

  • "Sefarad", dirigé par Iacob Hassán et Elena Romero, CSIC, Madrid, Espagne.

Ouvrages

  • Raphael GATENIO (dir.), "Judeo-Espaniol - The Evolution of a Culture", Actes de la Conférence de Salonique de 1997, Fondation Ahaim, Salonique, 1999.

  • Raphael GATENIO (dir.), "Judeo-Espaniol - A Jewish Language in Search of its People", Actes de la Conférence de Salonique de 2000, Fondation Ahaim, Salonique, 2002.

  • Iacob HASSÁN (dir.), "Estudios Sefardíes", vol. 1 et vol. 2, CSIC, Madrid, 1978 et 1979.

  • Joseph NEHAMA, "Dictionnaire du judéo-espagnol", 1re éd., CSIC, Madrid, 1977, 2e éd., Editions de la Lettre Sépharade, Gordes et Paris, 2003.

  • Klara et Elie PERAHYA, "Dictionnaire français - judéo-espagnol", Ed. L'Asiathèque, 1998.

  • Haïm Vidal SEPHIHA, "Le Judéo-Espagnol", Ed. Entente, Paris, 1986.

  • Marie-Christine VAROL, "Manuel de judéo-espagnol", Ed. L'Asiathèque, Paris, 1998.