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L'association de la généalogie juive 
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Une rafle mal connue, le 20 août 1941,

un arrondissement de Paris en état de siège

par Odette Bagno

Extrait de GenAmi n° 29 (Septembre 2004)

Nous avons parmi nos adhérents un témoin de cet épisode peu connu et qui a souvent fait l'objet de commentaires erronés, y compris par les historiens. Odette Bagno, chimiste qui a été chargée de recherches au CNRS jusqu'à sa retraite, rétablit la vérité.

Après la victoire des nazis et l'armistice de 1940, la mise en place d'une législation antisémite donne lieu à une compétition entre les autorités d'occupation et le gouvernement de l'Etat français dirigé par le maréchal Pétain. Le 27 septembre 1940, une ordonnance allemande est publiée en zone occupée, stipulant que toute personne juive devra se présenter jusqu'au 20 octobre auprès du sous-préfet de l'arrondissement dans lequel elle a son domicile habituel pour se faire inscrire sur un registre spécial.

A Paris, ce sont les commissariats de quartier qui enregistrent les déclarations des Juifs tombés dans ce piège. Ils se trouvent ainsi enregistrés et fichés Le gouvernement de l'Etat français s'empresse de promulguer le premier Statut des Juifs du 4 octobre 1940 qui paraît au Journal officiel le 18 octobre. Tous les historiens s'accordent pour mentionner que les occupants nazis ne l'avaient pas demandé. Cependant, presque tous ceux qui ont publié des ouvrages sur ce sujet, historiens et journalistes, ont commis des erreurs dans leurs commentaires concernant les conséquences, c'est-à-dire les rafles qui suivirent. Cette remarque s'applique particulièrement à la mise en état de siège du 11e arrondissement de Paris, le 20 août 1941, onze mois avant la rafle du Vel d'Hiv.

Je veux simplement témoigner de ce que j'ai vu avant de signaler les erreurs publiées.

Ce que j'ai vu

Le matin du 20 août 1941,* je suis sortie de chez moi, 107 rue de Charonne, pour aller pointer au bureau de chômage situé au Gymnase Japy **. Dans les rues, il y avait des policiers français et des Allemands en uniforme. Les passants étaient interpellés et devaient présenter leurs pièces d'identité, mais on ne demandait rien aux femmes. Des policiers gardaient l'entrée de certains immeubles. Les grilles d'entrée du métro Charonne étaient fermées. J'ai remarqué que les femmes passaient librement et j'ai attendu d'être au Gymnase Japy, pour demander à mes voisins s'ils savaient ce qui se passait. C'était bien ce que je redoutais : « on arrête les Juifs » me répondit-on.

Mon premier réflexe fut d'essayer de prévenir un frère de ma mère qui habitait dans un immeuble de la rue de Charonne. Nous avions vainement essayé de le convaincre de ne pas se faire inscrire au commissariat du quartier. Parisien de naissance, démobilisé au moment de l'armistice, il croyait, comme tant d'autres, que pour être en sécurité il fallait respecter la légalité et qu'un ancien combattant au service de la France ne risquait rien. Les Juifs de France, citoyens français ou étrangers, avaient pris l'habitude de respecter la légalité sous la troisième République. Seuls les Juifs s'intéressant de près aux événements politiques comprirent que ce n'était qu'un début et que la France n'étant plus républicaine et laïque, il fallait changer de comportement. Il y avait aussi ceux qui habitaient le quartier depuis de longues années et qui étaient connus comme Juifs. Certaines familles avaient une petite mesuzah apposée à l'extérieur de la porte d'entrée de leur logement ; ceux-là n'avaient d'autre choix que d'aller se faire inscrire ou de quitter leur domicile. Très peu en avaient les moyens, surtout s'il s'agissait de toute une famille. Parfois, au moment de leur inscription dans les commissariats, un interrogatoire par un policier zélé avait abouti à ce que des parents mentionnent l'adresse de leurs enfants même majeurs et mariés.

L'immeuble du 166 de la rue de Charonne, dans lequel ce frère de ma mère venait d'emménager et qui appartenait à la société d'assurance la Séquanaise, avait été construit dans les années 1930, ce qui coïncidait avec une vague d'émigration de Juifs d'Europe de l'Est. Lorsque je suis arrivée devant la grille donnant sur la rue, elle était fermée. Ceux qui étaient allés se déclarer au commissariat, avaient déjà été appréhendés à leur domicile et se trouvaient ainsi rassemblés, la grille les empêchant de sortir dans la rue. Encadrés par des policiers français ils furent emmenés directement en file vers les autobus qui attendaient dans le voisinage.

J'ai suivi la file dans laquelle se trouvait mon oncle. Je lui faisais signe de s'éloigner et de se cacher dans un immeuble, mais il n'en fit rien.

Surtout ne pas se déclarer !

Ma mère avait tout de suite compris qu'il ne fallait pas tomber dans le piège de la déclaration au commissariat. Divorcée, ayant dû reprendre son nom de jeune fille, elle portait donc le nom de ce frère qui habitait dans la même rue. Cependant, nous n'avions pas fait de déclaration. Ma mère avait également tenté vainement de mettre en garde le fils d'une sœur de mon père. Il faisait partie de la classe qui avait été maintenue sous les drapeaux au moment de la déclaration de guerre. Il avait donc passé plusieurs années au service de la France. Affecté au service météorologique du camp d'aviation en Syrie, il n'était rentré en France, après sa démobilisation, qu'en octobre 1940, alors que le Statut des Juifs venait d'être promulgué. Il pensait également qu'il fallait être en règle avec la législation pour être en sécurité. De plus, il était obligé d'habiter chez sa mère car, après plusieurs années passées sous l'uniforme au service de la France, il n'avait pas les moyens de payer un loyer. Puis il avait trouvé un travail de livreur sur tricycle pour SVP.

Le 20 août 1941, il sortit de chez lui, rue du Faubourg Saint-Antoine. L'arrondissement était bouclé. Au vu de ses papiers, il fut arrêté car son nom figurait sur la liste des Juifs enregistrés dans l'arrondissement. On le voit sur la liste établie par Serge Klarsfeld au nom de Khavous (Samuel, Georges, né le 16.05.1916 à Paris), déporté par le deuxième convoi, le 5 juin 1942, livré aux nazis par le pays qu'il avait servi pendant plusieurs années.

Le frère de ma mère eut la chance d'être libéré en février 1942 avec un groupe de malades atteints de dysenterie.

Rue des Immeubles Industriels, les policiers, se livrèrent à une fouille systématique, comme s'il s'agissait d'arrêter un dangereux malfaiteur, provoquant un désordre indescriptible. Trouvant sur un papier un gribouillis écrit par un enfant de trois ans ils s'imaginèrent avoir découvert un message codé. C'est ainsi que Krygel Abraham étranger engagé volontaire qui venait de se battre sous l'uniforme français, fut arrêté et déporté par le premier convoi. (Témoignage récent de sa fille Lucienne).
Nota : l’orthographe des noms dans le Mémorial est mauvaise et n’a pas encore été corrigée.

La rafle systématique

Le 20 août 1941, toutes les entrées de stations de métro entre la place de la République et la Nation avaient été fermées et les voyageurs étaient prévenus que les rames ne desservaient pas les stations intermédiaires. Plus tard nous avons appris que les Juifs arrêtés avaient été conduits au camp de Drancy inauguré à cette occasion.

Par la suite, il a été dit que cette rafle était la conséquence d'un attentat commis contre un membre de l'armée allemande. Le 11e arrondissement avait sans doute été choisi car, composé en grande partie d'immeubles vétustes, sans confort, habités par des ouvriers, il était supposé abriter beaucoup de communistes.

Nous avons immédiatement pensé que le lendemain ce serait le tour du 20e arrondissement et nous avons vainement tenté de mettre en garde le mari d'une jeune sœur de ma mère en lui recommandant d'aller passer la nuit chez des amis non Juifs prêts à l'accueillir. Son père en se faisant inscrire avait donné l'adresse de ce fils marié. De ce fait, sa femme et lui-même s'étaient trouvés dans l'obligation de se déclarer au commissariat de leur domicile, dans le 20e arrondissement. Malgré mon insistance, il a refusé de se cacher, pensant que tôt ou tard nous serions tous arrêtés. De plus il imaginait sans doute prendre uniquement le risque d'être interné dans un camp comme ceux qui existaient déjà.

Rappelons que les internés de Beaune-la-Rolande (Polonais arrêtés en mai 41) travaillaient parfois chez des paysans et avaient des permissions. Quelques-uns comprirent à temps qu'il était prudent de ne pas retourner au camp après une permission et se cachèrent par la suite. Mais, à ce moment-là, personne n’imaginait les méthodes d'anéantissement qui suivirent !

Le lendemain matin, le 21 août, comme nous l'avions prévu, la rafle commença dans le vingtième. La police française est venue chercher Boris Kalmanovitch. Sa femme, refusant d'ouvrir la porte, il y est allé lui-même. Le policier qui venait de l'emmener est remonté voir la femme en s'excusant d'avoir été obligé d'obéir aux ordres. Elle répondit : « Vous avez choisi d'être flic, nous n'avons pas choisi d'être Juifs ! » Lorsqu'elle demanda : « Où emmène-t-on mon mari ? » il répondit : « Drancy ». Déporté par le convoi N° 3 du 22 juin 1942, il n'est pas revenu.

Il figure dans les statistiques comme étranger, réfugié russe, ainsi que tant d'autres non naturalisés Il parlait non seulement le français comme n'importe quel parisien, mais également le russe et l'anglais. Ainsi qu'une grande partie de ces ouvriers et artisans juifs n'ayant pas officiellement la nationalité française et pour la plupart autodidactes, il avait une culture littéraire et même scientifique que ne possèdent pas, actuellement, de nombreux bacheliers.

Il faut préciser que de nombreux déportés figurant dans les statistiques comme étrangers parce que non naturalisés pour diverses raisons, étaient arrivés en France avant la guerre de 1914 .Ceux qui avaient moins de six ans, avaient poursuivi une scolarité normale à l'école primaire. ***Dans leur enfance, ils ne savaient pas qu'ils n'étaient pas français. Puis, selon la fantaisie des employés de mairie, ceux qui étaient nés en Pologne russe (Varsovie par exemple ) furent enregistrés comme Polonais ou comme réfugiés russes .Exemple : deux frères de ma mère arrivés en France avant l'âge de trois ans, avaient des pièces d'identité l'un de Polonais et l'autre de réfugié russe, passeport Nansen. Le Polonais fut déporté le 23 juin 1943 convoi N°55. Il fait partie de ces nombreux morts en déportation enregistrés comme Polonais mais qui étaient en fait des Parisiens, indiscernables des autres s'ils n'avaient pas accepté naïvement de se déclarer.

Bilan de la rafle (CD-Rom Shoah de D. Prud'homme et R. Schlirf) : 4 232 arrestations le 20 août et les jours qui suivirent, dont 1 500 citoyens français, envoyés au camp de Drancy ouvert dès le 20 août.

Extraits d'erreurs publiées

* Marrus et Paxton Vichy et les Juifs (Editions Calmann-Lévy, 1981) page 209 « Le 15 août (non férié aux USA), le 11e arrondissement de Paris est bouclé et le 20 août le onzième était à nouveau bouclé. Cette fois, les arrestations se concentrèrent sur les avocats. » Il n'y avait aucun avocat dans cet arrondissement et il ne s'était rien passé le 15 août. J'ai écrit à Paxton et il m'a répondu poliment en me remerciant de lui avoir signalé ces erreurs. Mais le professeur Azema, « spécialiste de la Shoah » a copié la date du 15 août au lieu de consulter les archives, et il semble ignorer qu'il n'y avait jamais de rafle un jour férié. (article dans le magazine "L'Histoire").

** Annette Kahn dans Le Fichier (Editions Robert Laffont, 1993), ouvrage écrit à la hâte pour coller à l'actualité de la controverse sur le fichier, indique en page 60 : « rassemblés au Gymnase Japy ». Il s'agit d'une confusion avec d'autres rafles, puisque ce jour-là le Gymnase Japy servait de bureau de chômage et j'y étais allée pour « pointer ».

*** dito page 61. L'auteur montre une méconnaissance de ce qu'était la population juive de Paris. Parlant des femmes dont les maris alertés n'étaient pas rentrés chez eux le 20 août : « Beaucoup d'épouses esseulées… sommées de donner des explications. Leur chance, bien souvent, c'est qu'elles ne comprenaient pas ni ne parlaient le français. » C'est une confusion totale avec la rafle du Vel d'Hiv. Celle du 11e arrondissement avait été complètement inattendue et tous les documents publiés signalent qu'elle avait été organisée par la préfecture de police en accord avec la Gestapo et que même le ministre de l'Intérieur n'était pas prévenu ! Ce n'est qu'après cette rafle que des hommes étaient partis se cacher et ceux qui en avaient les moyens étaient partis en zone libre. De plus, ce jour-là, il n'y eut aucune distinction entre citoyens français et étrangers. D'ailleurs ceux qui n'étaient pas naturalisés, fichés comme étrangers, comprenaient le français, même si parfois ils gardaient un accent. D'autre part, il n'y aurait eu qu'un arriéré mental pour ne pas comprendre ce que demandaient des policiers débarquant chez des Juifs dès potron-minet à cette époque.

Dito, page 63 : « ...avaient sorti toutes les fiches des Juifs étrangers .» Là aussi c'est une confusion et une contradiction avec son chapitre « témoignages » au cours duquel elle donne celui de Maître Jouffa, qui devint président de la Ligue des Droits de l'Homme. Ce dernier a d'ailleurs pris part plusieurs fois à des émissions à la télévision pour parler de son arrestation par des policiers français lors de cette rafle du 20 août 1941, car à cette époque il habitait chez ses parents dans le onzième.

Page 95, l’auteur donne le témoignage de Spiraux sur une rafle de l'été 1942 : « on n'arrêtait pas encore de Juifs français. » L'auteur aurait pu indiquer par une note que c'était une erreur. S. Klarsfeld a préfacé cet ouvrage. Il n'a sans doute pas eu le temps de lire le manuscrit définitif, dont certains passages sont en contradiction avec les documents qu'il publie dans les deux tomes de Vichy – Auschwitz et dans le Mémorial de la déportation.

Paroles d'Etoiles page 151, éditions Librio, Radio-France 2002 : « 14 mai, 20-25 août et 12 décembre 1941, trois grandes rafles successives débouchent sur l'arrestation et l'internement de 8 700 étrangers en zone occupée par la police française. » L'omission de la virgule avant « la police française » laisse penser que c'est la police qui occupait la France ce qui s'avère en partie exact ! Ne pas signaler la déportation des Français et des anciens combattants dans ce document est d'autant plus regrettable que ce texte a été repris avec cette erreur et ces lacunes sur TV5 récemment pour servir à l'enseignement de la Shoah dans les écoles.

Pendant l'occupation, les nouvelles circulaient difficilement, surtout d'une région à l'autre et de zone occupée à zone libre. C'est ainsi qu'en 1943, le père de Simone Veil croyait encore être protégé comme ancien combattant de la guerre de 1914, alors que nombre d'entre ceux qui venaient de quitter l'uniforme de l'armée française (citoyens mobilisés ou étrangers engagés volontaires) étaient déjà anéantis à Auschwitz. Par contre, il est aberrant qu'un demi-siècle plus tard on puisse laisser supposer que le gouvernement de l'Etat français a protégé ses citoyens juifs. Il faut mentionner la différence avec l'attitude de la Bulgarie. Un de mes camarades a réussi à faire libérer ses parents d'un camp du sud de la France, avec l'aide de l'ambassade de Bulgarie à Vichy, parce que le père avait servi dans l'armée bulgare en 1914. Il a obtenu une assignation à résidence dans un village.

La jaquette de couverture du tome 2 de « Vichy-Auschwitz », de S.Klarsfeld crée la confusion en mentionnant «... la défense des Juifs français qui furent lâchés par Laval en janvier 1944 ». Ceci est en contradiction avec des documents publiés dans le tome 1 page 29, indiquant le nombre de citoyens français dans les camps en zone occupée dés novembre 1941 : 1602.

Convoi N°1 du 27 mars 1942 : environ 150 Français.
Convoi N° 2 du 5 juin 1942 : 79 Français.
Convoi N°3 du 22 juin 1942 : 485 Français dont, pour la première fois, des femmes.
Et, bas de page 220, tome 1, il précise en P.S. que 150 anciens combattants figurent parmi les déportés du convoi N° 3 du 22 juin 1942.
Les convois suivants, à part le quatrième, emportent tous des Français.

Conclusion

Il faut donc souligner que, même s'il est vrai que Pétain a parfois demandé qu'on n'arrête pas les Juifs citoyens français, le gouvernement de l'Etat français, contrairement à celui de la Bulgarie, n'a pas fait sortir de Drancy ses anciens combattants et les a livrés aux nazis comme du bétail à abattre après les avoir internés dès le 20 août 1941. Après plus d'un demi-siècle, il serait temps d'oser le mentionner dans l'enseignement de la Shoah.

Aucun historien, à ma connaissance, n'a souligné ce fait unique dans la longue histoire des guerres : l'ennemi, respectant la convention de Genève sur la protection des prisonniers de guerre, a paradoxalement protégé tous ceux qui avaient porté l'uniforme français (citoyens mobilisés ou engagés volontaires même juifs) contre les lois du pays pour lequel ils venaient de se battre. Peu de gens savent que de nombreux Juifs français, ou étrangers engagés volontaires ont été sauvés parce qu'ils avaient eu « la chance » d'être prisonniers de guerre. Ils ne devaient surtout pas s'évader, comme le fit le père de Serge Klarsfeld.

Quant à ceux, étrangers ou Français qui échappèrent à la déportation, parfois malgré une dénonciation (ce fut le cas de ma mère passée en jugement pour non déclaration, et qui réussit à me rejoindre à Marseille ensuite), il serait enfin temps, au moment où l'on parle de l'école laïque, que les historiens comprennent le rôle qu'elle a joué pour nous rendre indiscernables et nous sauver.