
Le texte qui suit est protégé par un copyright, comme tout ce que nous présentons sur notre site. De toute façon, il serait inutile de le recopier puisqu’il est librement accessible, vous pouvez recommander sa lecture à tous les descendants des prisonniers de Lübeck et à toute autre personne intéressée par la détention dans ce camp.
Eric et Nadine Baumann nous ont communiqué un récit de l’époque de captivité écrit par Georges Baumann en 1946 (voir article GenAmi n° 41, deuxième partie de Mémoires d’Achille Baumann).
Après le camp d’Edelbach, où il passa plus d’un an, accusé à tort d’avoir mis le feu aux Grands Moulins de Strasbourg et au pont de Kehl, Georges Baumann fut ensuite envoyé à la forteresse de Colditz, en Saxe, où il fut blanchi de ces accusations. Il retrouva d’autres officiers français et il lui échoua la tâche de faire la cuisine en compagnie d’Elie de Rothschild et d'Oreste Rosenfeld avec lesquels il a parfois bien ri, malgré les brimades et les difficultés de toutes sortes.
C’est en mai 1941, qu’il apprend son changement de destination. Nous lui laissons la parole.
L’arrivée au camp de Lübeck
« …Au début du mois de mai, nous apprenions qu’une partie du camp serait transférée à Lübeck et, un beau matin, nous étions informés que nous ferions partie du convoi. Tout changement était inquiétant et nous nous demandions ce que cela signifiait.
Le 27 mai, on nous embarqua dans des wagons à fenêtres grillagées et après 28 heures de voyage, nous arrivâmes à Lübeck où nous fûmes reçus – nous étions au total 102 - par toute une compagnie allemande qui nous conduisit au camp. Le colonel allemand, Oberst von Wachmeister, qui nous reçut là, paraissait sorti d’une collection de 1870 : grand, courbé, sec, portant monocle, un petit chien sous le bras, son sabre traînant par terre…Il demanda au colonel Marchal de bous faire mettre au garde-à-vous et immédiatement celui-ci s’exécuta : « Messieurs, nous dit-il, veuillez vous mettre dans la position du garde-à-vous. » …Ce fut son seul acte d’héroïsme pendant toute la période où il fut commandant du camp : il n’a protesté ni contre les étoiles jaunes, ni contre la mise au secret du fils de Léon Blum, mais il nous avait fait à Colditz un très beau discours sur « le rôle du chef » !
Le colonel allemand nous fit un discours d’accueil très violent. Si nous ne changions pas d’opinion, c’est-à-dire si nous n’aimions pas l’Allemagne dans les trois mois, nous verrions ce que nous verrions…après son camp, il y avait le néant…il disposait de huit mitrailleuses…au moindre bruit à l’appel, il nous liquiderait tous…et enfin il précise que les Israélites sont particulièrement indésirables dans son camp.
Pendant ce discours, le lieutenant Chauvet s’étant mis à rire, le colonel allemand lui demanda son nom : « Chauvet », répondit notre camarade. Le colonel regarda ses fiches : « Chauvet, vous êtes communiste ! » - « Je suis fonctionnaire » répondit l’interpellé – « Oui, fonctionnaire communiste », c’est-à-dire en allemand membre influent du Parti : et il donna immédiatement l’ordre de la mettre pour quinze jours aux arrêts de rigueur.
Nous fûmes fouillés et on nous laissa tout juste une garniture de linge de rechange. Couteaux, fourchettes, assiettes, tout nous fut enlevé. On nous prit même nos valises et on nous remit pour nos affaires un sac en papier. Puis, on nous conduisit à nos baraques. Par une attention toute particulière, celle des israélites portait une étoile jaune ! Nous avions une armoire pour ranger nos victuailles et nos effets traînaient par terre dans les sacs de papier.
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Georges Baumann et ses camarades |
La dure vie quotidienne du camp
En dehors des Français, le camp était composé de Polonais. Entre un Polonais et un Allemand, je ne fais plus de distinguo : ils s’occupaient de tout et c’est à eux que nous dûmes de ne pas recevoir de colis avant trois semaines. Eux-mêmes avaient de grandes réserves de vivres mais auraient considéré au-dessous de leur dignité de donner quoi que ce soit à un Français. Ils étaient chargés de la distribution du charbon mais ils tripotaient avec les Allemands et nous faisaient payer une partie de notre ration journalière de charbon en cigarettes.
Dans notre chambre, nous étions huit, une petite chambre de 5m x 4m dans laquelle nous étions enfermés en été après le coup de klaxon vers 9 heures du soir, en hiver à partir de 4 heures.
Notre chef de compagnie s’appelait Hauptmann (Capitaine) Oldenburg ; c’était le prototype de l’Allemand avec toute la morgue qui caractérise l’officier prussien, le type le plus infect que j’ai jamais rencontré. Il faisait trois appels journaliers qui se prolongeaient au moins une heure, il nous appelait en germanisant nos noms et sans tenir compte de notre grade.
Deux jours après notre arrivée, nous fûmes réveillés en pleine nuit…appel de nuit de 3 à 7 h du matin. Nous nous demandions ce que cela signifiait, mis il n’en sortit rien de particulier. Deux jours après, vers 5 heures du matin, nous entendîmes le crépitement d’une mitrailleuse et la chute d’un corps…un camarade polonais avait été assassiné par les gardiens car il était sorti trop tôt de la baraque. Un autre jour, lors de l’obscurcissement des fenêtres, un officier polonais a été blessé à l’intérieur de sa baraque alors qu’il fermait les rideaux.
L’atmosphère était tout à fait celle d’un camp de concentration et nous étions assez inquiets. Les appels se faisaient par klaxon et n’avaient plus rien de militaire. Des camarades purent alerter la Croix-Rouge et, vers mi-juillet, l’officier allemand disait « je ne comprends pas ces Messieurs, ils sont cependant bien traités chez nous et ils se plaignent auprès de leurs familles ! » La Croix-Rouge vint au camp, on put lui passer un rapport sur la situation et un mois après, le commandant du camp était changé.
Les journées se traînaient, coupées seulement par les appels qui parfois duraient 4 à 5 heures ; je me maintenais cependant en forme par de bonnes marches journalières de plusieurs heures dans l’intérieur du camp.
Le seul contact avec l’extérieur consistait en la visite périodique de la Croix-Rouge ou de la commission Scapini qui nous donnait l’impression de n’être pas totalement séparés du monde. La commission Scapini n’a rendu que peu de services aux prisonniers, elle était trop sous l’influence allemande, pour ne pas dire plus. Elle n’avait pas le courage de prendre position contre nos oppresseurs. Par contre, je rends hommage à la Croix-Rouge internationale qui, par ses visites, a su améliorer très sensiblement notre situation matérielle. Nous lui devons la suppression des étoiles jaunes à la porte des chambres israélites et la transformation en camp de discipline militaire du camp de Lübeck qui, à notre arrivée était véritablement un camp de concentration.
Je n’ai pas travaillé pendant ma captivité, sauf une fois par semaine avec mes amis André Louis Hirsch, Landau et Sexer où nous revoyions ensemble des questions économiques. La professeur Casevitz m’a beaucoup intéressé par ses conférences sur l’histoire et, par là, je pouvais m’évader un peu de notre triste vie journalière.
En juin 1942, nous fûmes convoqués à l’appel vers une heure et entendions subitement une Sendermeldung ; nous supposions que c’était la prise de Sébastopol, ce qui ne nous inquiétait cependant pas outre mesure car la Crimée ne pouvait plus se défendre : mais quelle fut notre surprise d’entendre que c’était Tobrouk qui était tombée et que les Allemands avançaient vers le Nil…ce qui fut l’un des moments les plus pénibles de notre captivité.
Pour le 14 juillet 1942, des officiers français du camp décidèrent de fêter cette date et d’inviter à cette occasion les ordonnances. L’officier supérieur commandant le camp craignant des difficultés avec les Allemands, n’était pas partisan de cette invitation, d’autres prétendaient que nous faisions de la démagogie. Néanmoins, cette réception des ordonnances eut lieu et tous ces garçons qui avaient été bien plus privés que nous, passèrent quelques bonnes heures avec nous, en parlant du pays, et ce fut un réconfort pour eux comme pour nous.
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Georges Baumann et ses camarades |
Les avions des alliés et les bombardements
Le camp de Lübeck avait été choisi par les Allemands parce que l’endroit était spécialement visé par l’aviation anglaise. A l’arrivée, en passant par les rues de Lübeck, nous avons éprouvé une vive satisfaction en voyant les ruines causées par les deux bombardements et au mois d’août 1942, nous eûmes la joie de voir de nos fenêtres le bombardement de Hambourg. Ce feu d’artifice nous remplissait d’aise et nous éprouvions une sorte de joie sadique à ce spectacle. Vis-à-vis de nos oppresseurs, nous n’avions plus de sentiments humains et plus les bombardements étaient intenses, plus nous étions contents ; lorsque nous pouvions penser, par l’aller et le retour des avions anglais, à un bombardement de Berlin, notre contentement était sans bornes ! Ce bombardement de Hambourg a été si violent que le ciel en resta obscurci de longues heures et que les salades que nous avions plantées dans le camp étaient couvertes de cendres.
En regardant chaque jour évoluer les avions alliés, nous pouvions constater, avec le temps qui passait, que leur supériorité devenait évidente.
Nous n’avions pas, à ces moments, le droit de sortir des baraques, sous peine d’être immédiatement « liquidés ». Les nuits de pré-alerte toute lumière s’éteignait et il est arrivé souvent que nous passions des soirées entières sans lumière. Ces passages d’avion étaient au fond notre plus grande distraction car, à part quelques conférences et peut-être cinq ou six représentations cinématographiques, nous n’avions aucun divertissement.
Des petits plus
J’eus la bonne surprise de recevoir un jour un gramophone de Suisse, envoi de Madame Asch, de Monsieur Salmanovitz et du Dr Zenter, et il nous permit d’organiser des concerts agréables.
Les colis étaient notre principale préoccupation : il en arrivait normalement et, grâce à ma femme, je reçus régulièrement des cigarettes d’Angleterre envoyées par son cousin Pollitzer auquel je dois beaucoup de reconnaissance car, en captivité, la cigarette était non seulement un moyen d’échange apprécié, mais le meilleur passe-temps et surtout nous éprouvions un malin plaisir à fumer devant nos gardiens qui, eux, en étaient réduits à cinq cigarettes par jour !
Nous eûmes enfin un jour des appareils de TSF ; le premier fut acheté par le colonel Machet, une belle figure militaire qui n’a malheureusement pas eu la joie de voir la Victoire. Nous pouvions ainsi avoir chaque soir les nouvelles du monde entier. Bien entendu, ces postes avaient été introduits clandestinement dans le camp, au prix de mille précautions, pour les cacher et les camoufler !
Vers novembre 1942, nous fûmes mutés de baraques, pour réintégrer finalement la baraque 9 où étaient rassemblés les officiers israélites. Faisaient, entre autres, partie de la popote le Dr Bader, Max Joseph et Asch, avec lesquels je m’entendais très bien, et chacun s’efforçait de maintenir le moral de l’autre.
L’épisode Blum et Staline
J’ai omis de dire que, lors de notre arrivée dans ce camp, nous avions appris que le fils de Staline s’y trouvait. Il était seul dans une baraque, mais un beau matin, le capitaine Robert Blum, le fils de Léon Blum, fut séparé de nous et mis dans la même chambre que le fils de Staline : ce dernier partit d’ailleurs un jour pour une autre destination, c’était un beau type de Caucasien d’environ 38 ans. Quant à Robert Blum, il réintégra sa baraque vers la fin de l’année.
Les nouvelles apportent des espoirs souvent déçus
Grande fut notre joie, en novembre 1942, en apprenant le débarquement en Afrique du Nord, mais l’invasion de la zone dite libre, nous causa aussi beaucoup d’inquiétude pour nos familles et, lorsque par hasard nous restions un certain temps sans nouvelles – pour ma part je fus à un moment donné cinquante deux jours sans courrier – nous étions plein d’appréhension. Personnellement, j’étais rassuré sur le sort de ma femme et de mes enfants, mais je me faisais des soucis pour mes parents et les membres de notre famille qui étaient encore en France.
Je ne m’étendrai pas davantage sur la vie dans le camp : elle s’écoulait monotone, coupée seulement d’incidents périodiques avec les Allemands et qui coïncidaient généralement avec des nouvelles militaires peu favorables pour eux. Dans ces moments, les appels se prolongeaient parfois des journées entières, par tous les temps, et il était extraordinaire de constater que nous avions tous « tenu ». Nous passions par des alternatives d’espoir et de découragement. A partir du début de 1942, nous étions toujours sûrs que l’année qui venait amènerait la fin de la guerre ! En 1942, le débarquement en Afrique du Nord nous donnait la certitude qu’à Noël tout serait terminé…après en 1943, ce fut la défaillance de l’Italie qui nous fit aussi croire à la fin des hostilités pour la fin de l’année ; nous attendions de cette capitulation de l’Italie un effet immédiat sur le moral des troupes allemandes, comme en 1918 à la suite de la défaillance de l’Autriche, mais nos espoirs furent déçus et notre moral faiblissait, d’autant plus que chaque courrier apportait de mauvaises nouvelles aux uns ou aux autres ! Dès que nous recevions une lettre, notre premier regard était pour en reconnaître l’écriture et l’expéditeur, tant nous redoutions toujours d’apprendre quelque chose sur les nôtres.
Vers cette époque, et surtout au début de 1944, mes nerfs étaient à bout, tout m’irritait, je ne pouvais même plus supporter mes camarades et je dois beaucoup de reconnaissance à mes amis Fred Asch et Max Joseph qui, pendant cette mauvaise période surent m’aider à remonter mon moral, ainsi qu’à mon ami, le Docteur Bader qui m’obligea à me secouer et à surmonter cette dépression passagère. C’est surtout avec lui que je faisais, par tous les temps, de longues marches ; l’éducation physique journalière, les douches froides chaque matin, furent aussi excellentes pour retrouver les miens en bon équilibre moral.
Lorsque j’appris par mon père l’arrestation de ma sœur, de mon beau-frère et de leur fils Francis, j’éprouvais une grande tristesse et j’étais bien inquiet à leur sujet, sachant par des camarades qui avaient passé par des camps de concentration, à quels mauvais traitements étaient soumis les déportés. Pourtant, je gardais l’espoir de les revoir. J’étais aussi de plus en plus inquiet pour mes parents, mais j’avais foi en Dieu, et espérais qu’il me permettrait de retrouver toute ma famille en bonne santé. Je lisais beaucoup la Bible, j’y puisais un réconfort et une absolue confiance dans l’avenir. J’ai constaté avec un certain étonnement que tous mes camarades, quelle que soit leur religion, se tournaient comme moi vers la Foi pour trouver de l’apaisement ; nous ne pouvions pas parler à ceux qui nous étaient chers et c’est à Dieu que nous nous adressions dans nos moments de désolation !
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| Georges Baumann et son frère Jacques |
Et c’est le débarquement !
Quelle fut notre joie le 6 juin 1944 au matin, en apprenant le débarquement sur la terre française. Nous nous demandions pourtant avec angoisse s’il allait pleinement réussir, mais après quelques jours, nous étions rassurés et nous avions suivi avec attention et émotion la marche en avant des armées alliées.
Au cours de la deuxième quinzaine de juillet 1944, les officiers polonais quittèrent le camp ; nous savions qu’ils seraient remplacés par des Français et j’eus la joie d’apprendre que mon frère serait parmi eux. Nous ne nous étions pas vus depuis trois ans. Le 2 septembre 1944, nous nous retrouvions…il n’avait pas beaucoup changé. Sa présence dans le camp, dans ces derniers mois de captivité, était réconfortante pour moi aussi bien que pour lui.Nous suivions ensemble les progrès des alliés : des troupes avaient débarqué dans le midi au 15 août et avançaient aussi à grands pas. Nous apprîmes avec joie la libération de Brive par les F.F.I. mais le lendemain cette ville était bombardée par avion et nous étions de nouveau très inquiets pour nos parents. Nous attendions avec appréhension les premières nouvelles, mais ce n’est que vers fin septembre que nous fûmes rassurés à leur sujet ; nous avions appris entre temps leur arrestation datant du mois de juin, mais sans détails ; heureusement, une lettre du 15 août nous rassura, leur arrestation avait été de courte durée ; nous eûmes d’autres nouvelles postérieures au bombardement de Brive de sorte que, dès ce moment, nous avions la certitude de les retrouver en bonne santé.
La libération de Paris restera pour nous une date inoubliable. Dès ce moment, nous attendions la libération dans les deux mois. Il y eut malheureusement stagnation pendant un certain temps, mais notre espoir redevint très vif en apprenant la libération de Strasbourg.
Les Allemands se vengent de leurs défaites sur les prisonniers
Pendant toute cette période de leur déconfiture, les Allemands furieux avaient décidé de réduire nos rations à environ 500 calories par jour. Au début d’octobre 1944, on nous obligea à manger toutes nos réserves en un mois. Des fouilles particulières furent faites dans nos baraques, les Allemands vidèrent tous nos récipients sous le fallacieux prétexte de ne pas nous laisser de boîtes de conserve. C’est ainsi que tout ce que nous possédions comme lait fut transvasé dans des bocaux ouverts. Durant tout le mois d’octobre, nous avons festoyé à tel point que nous ne pouvions plus suivre le train de la nourriture du camp, puisqu’il fallait manger rapidement les provisions qui étaient normalement prévues pour quatre mois. Aussi, lorsque nous fûmes réduits à 800 calories par jour et que les colis n’arrivaient plus, notre situation devint tragique. Notre nourriture se composait le matin d’une tasse de Boldo, à midi 30g de flocons d’avoine et 300 g de pommes de terre et le soir d’une rondelle de saucisson agrémenté de 20g de margarine et 190g de pain. Le lendemain, la soupe et les pommes de terre étaient remplacés par le rutabaga ; comme nous avions encore quelques petites réserves de graisse, nous pressions le rutabaga entre nos doigts et le faisions revenir dans la graisse afin d’augmenter son pouvoir calorique. Grâce à des cigarettes, nous avons pu nous procurer au marché noir un peu de semoule et des pois cassés (80 cigarettes anglaises pour le kilo de semoule et 60 cigarettes pour le kilo de poids cassés). Ainsi, deux ou trois fois par semaine, nous pouvions faire presque un repas le soir…A ce régime, j’étais tombé à mi-décembre à 61 kg. A ce moment, nous avons vraiment fait flèche de tous bois, et par tous les moyens possibles et imaginables, nous avons essayé d’avoir des colis. Grâce à des démarches faites de toutes parts, les Américains débloquèrent dès janvier des colis en quantités suffisantes pour nous permettre d’améliorer à nouveau notre ordinaire. D’autre part, grâce à des amis de Suède, de Danemark et grâce aux colis argentins, nous pûmes nous remonter et au moment de ma libération, je pesais de nouveau 66 kilos.
La période la plus dure se place vers Noël 1944 : nous étions complètement démoralisés par la contre-offensive de von Rundstett et la nouvelle avancée des Allemands sur Strasbourg… Heureusement cette offensive fut stoppée, les alliés reprirent leur avance, nos espoirs se précisaient, mais nos inquiétudes aussi, car de toutes parts nous entendions parler d’évacuation de camps de prisonniers. Les routes étaient couvertes de neige, nous pensions que dans l’évacuation, les Allemands liquideraient certainement tous les traînards. Tous les jours, nous inspections nos pieds, nous essayions nos chaussures, car, pendant toutes ces années, nous n’avions porté que des sabots. Nous souffrions tous d’engelures et nous redoutions évidemment ces marches forcées.En avril 1945, on nous informait que nous allions être embarqués pour la Suède : il n’en fut cependant rien et nous apprîmes que les déportés de Neuengamme avaient utilisé le bateau qui nous était destiné et qu’il avait coulé.
En définitive, le camp de Lübeck ne fut pas évacué : il servit au contraire au rassemblement pour les camps d’autres régions : c’est ainsi que sont arrivés des Belges, des Anglais, des Américains, de tous les camps environnants. A un certain moment, nous étions 10 000 officiers. Les officiers de la R.A.F. avaient une telle peur des bombardements qu’ils avaient dessiné dans leur cour, avec des pierres blanches, un grand R.A.F. de 28 mètres. Les baraques furent peintes en bleu blanc rouge pour les signaler aux aviateurs. Quelques bombes tombèrent à environ 1 km du camp, impression pénible.
Nous suivions par TSF les progrès des opérations et cette période d’espoir en une libération proche n’était pas exempte d’inquiétudes car nous redoutions que, se voyant perdus, les Allemands n’exterminent tout le camp. Du reste, selon un rapport du Comte Bernadotte à la Croix-Rouge, Hitler avait effectivement décidé de nous faire exterminer au lance-flamme ou fusiller si un bombardement comme celui de Dresde se reproduisait.
La libération
Vers la fin avril, nous entendîmes pour la première fois une formidable préparation d’artillerie, nos lits remuaient, les baraques tremblaient. Nous supposions que c’était la traversée de l’Elbe et, en effet, nos espoirs ne furent pas déçus.
Le 2 mai, nous étions certains d’être libérés ce jour-là. Vers 2 heures, nous entendîmes des tirs dans la ville de Lübeck même, détonations provenant de chars, de mitrailleuses…etc. Nous étions rassemblés sur le terre-plein le long de l’autostrade longeant le camp et attendions…
A 17h14 exactement, débouchait la 2e armée britannique, 11e division blindée écossaise, éléments de terre, 4e Hussard ; nous voyions des Allemands qui se repliaient, mais nous n’étions pas encore absolument certains qu’il s’agissait bien des troupes alliées. Lorsque nous pûmes nous en convaincre, notre joie fut délirante, nous étions fous ! Les barbelés furent renversés, nous nous précipitâmes vers les Anglais. Nos gardiens étaient toujours dans les miradors et attendaient d’être faits prisonniers. Les Anglais nous dirent qu’ils connaissaient notre camp : « it’s the best camp… ! » Ils nous promirent d’annoncer immédiatement notre libération par T.S.F., ce qui fut fait, en effet, à 19h30.
Nous étions à ce moment environ trois à quatre mille officiers rassemblés le long de la route et nous avons suivi avec une grande joie l’évolution des typhons bombardant les colonnes allemandes : nous assistions à un véritable carrousel !
Après la libération, nous nous réunîmes à 18 h pour le salut au Drapeau. Nous nous étions vêtus le plus proprement possible. Ce fut pour nous une grande émotion de voir surgir le drapeau français sur cette terre allemande où nous avions tant souffert et d’entonner à pleine voix la Marseillaise !
Le retour
Nous avons alors passé quelques jours à Lübeck dans l’attente de notre rapatriement. Je me suis occupé à ce moment de faire libérer mes camarades alsaciens.
Nous fûmes prévenus le 11 mai que le lendemain nous serions rapatriés par avions et, en effet, le 12 mai, je m’embarquai à 7h du soir par avion. Après avoir survolé l’Allemagne, nous atterrissions à 10h du soir à Bruxelles. Repartis le lendemain, je touchai le sol français le 14 mai à 2h du matin avec une émotion bien compréhensible
Georges Baumann raconte ensuite ses retrouvailles avec ses amis, ses parents encore à Brive, sa longue attente du retour de sa femme puis de ses trois enfants. Sa conclusion est très philosophique et nous souhaitons vous la faire connaître.
La conclusion
Aujourd’hui, avec le recul du temps, si je m’interroge pour savoir de quoi j’ai le plus souffert en captivité – sans parler de la séparation d’avec tous les miens, qui reste la chose la plus pénible - je vois que c’est d’abord de la promiscuité, de l’impossibilité de me concentrer, et particulièrement aussi du fait que les Allemands nous traitaient comme des êtres inférieurs sans que nous puissions répondre à ces humiliations et notre dignité humaine était sans cesse piétinée par ces brutes.
Le seul profit que j’ai retiré de cette captivité c’est d’avoir été amené, par le contact avec des hommes de toutes professions et de toutes classes, à des vues nouvelles et plus approfondies sur un grand nombre de questions.
J’en ai retiré également un autre… C’est de savoir aujourd’hui apprécier pleinement les beautés de la vie, de la nature, de la liberté… ! J’ai modifié ma conception de l’existence, alors qu’avant guerre les sorties, les mondanités tenaient une large place dans notre vie, aujourd’hui je n’apprécie plus que la vie de famille et la réunion avec quelques rares mais bons amis. Alors qu’autrefois tout me paraissait normal, que j’étais en quelque sorte blasé, je sais maintenant apprécier quelque chose à sa valeur, de même que je sais ne donner aux petits ennuis que l’importance qu’ils ont réellement et je puis dire que ma philosophie de la vie s’est trouvée élevée, enrichie !
Malheureusement, Georges Baumann n’a pas eu le temps de profiter très longtemps de sa nouvelle philosophie : en 1952, un accident de voiture l’a définitivement ravi à sa famille.
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