Les grands-rabbins du Luxembourg

par Alain Meyer


Parmi les attributions essentielles du Consistoire Israélite figure le choix d’un Grand rabbin qui doit être nominé par le Grand-Duc. Tandis que les membres consistoriaux ont pour fonction l’administration de la Communauté juive qu’ils représentent, le Grand rabbin en est le guide spirituel. On imagine aisément quelle influence les rabbins successifs ont pu avoir sur les conceptions et la vie religieuse des Juifs au Luxembourg. C’est pourquoi il nous a semblé intéressant de brosser un portrait succinct des Grands rabbins de la Communauté Israélite du Luxembourg.

Samuel Hirsch (1843-1866)

Le critère de nationalité – il était né en 1815 à Thalfang près de Trêves – constitua un premier obstacle à sa nomination. Celui-ci fut levé par un décret royal accordant la naturalisation au candidat. Par la suite, les autorités luxembourgeoises exempteront de la naturalisation les chefs spirituels de la communauté juive.

Samuel Hirsch était un homme de grande culture ayant baigné dans la tradition philosophique de Schleiermacher et de Hegel. C’est lui qui tenta d’implanter au Luxembourg le courant « libéral » dont la teneur consistait à privilégier l’aspect éthique du judaïsme par rapport aux pratiques proprement religieuses. Ses positions tranchées par rapport à l’orthodoxie religieuse lui valurent l’opposition des rabbins traditionnels. A la tête du mouvement libéral il préconisait ainsi la révision des lois sabbatiques et des lois rituelles sur la nourriture ou encore le remplacement de l’hébreu par la langue du pays dans la liturgie.

Au Luxembourg le ministère de Samuel Hirsch apporta certaines modifications à la vie cultuelle dans le sens « libéral », mais sans y intégrer les formes les plus radicales prônées par Hirsch. En effet, certaines familles attachées aux traditions ancestrales transmises à travers les générations s’y seraient opposées. C’est pourquoi un judaïsme plus traditionnel que celui voulu par Hirsch s’est implanté au Grand-Duché. Quant au Grand rabbin, il acquit une grande notoriété aux Etats-Unis où il présida aux destinées spirituelles de la communauté de Philadelphie. C’est là qu’à partir de 1866 il put déployer son activité réformatrice dont il fit accepter les idées directrices par le Congrès rabbinique qu’il présidait en 1869. Ce fut en quelque sorte l’ancien Grand rabbin du Luxembourg qui fut à la base du mouvement « libéral » et réformateur dans le judaïsme américain, tendance qui demeure importante de nos jours.

Après un intermède de 4 ans où un chef spirituel français, le Grand rabbin Sopher de Dijon prit en mains les destinées de la Communauté (1866-1870), ce fut le Docteur Isaac Blumenstein qui fut installé en décembre 1871.

Isaac Blumenstein (1871-1903)

Né en 1843 dans le Grand-Duché de Bade, il suivit les cours du célèbre séminaire israélite de Breslau et présenta une thèse de doctorat à l’université de la même ville. Au début de sa carrière rabbinique, il exerça les fonctions difficiles d’aumônier de guerre. Pacifiste dans l’âme, il tenta de réconforter du mieux qu’il put tant ses coreligionnaires allemands que les prisonniers français de confession israélite, activité qui lui valut bien des lettres de reconnaissance.

Pendant son ministère la communauté juive du Luxembourg connut un accroissement notable. Parmi ses membres, on compte des familles aussi éminentes que les Lippmann qui donnèrent au Luxembourg son unique Prix Nobel, le physicien Gabriel Lippmann, ou celle des Godchaux. Le vieux cimetière juif de Clausen s’avérant trop exigu, on projeta de l’agrandir, mais ce plan ne put se réaliser pour des raisons techniques. C’est ainsi que le Consistoire acquit un terrain destiné à un nouveau cimetière qui fut établi en 1884 grâce aux dons des fidèles et à un subside gouvernemental. Il s’agit du cimetière actuel de Bellevue, situé au Limpertsberg.

Le nombre croissant de Juifs exigeait également un lieu de prières plus vaste. Le Consistoire et le Docteur Blumenstein intervinrent auprès des autorités et la synagogue de la rue Aldringen fut inaugurée le 28 septembre 1894. Dans ce bâtiment la vie communautaire connut un nouvel essor et le Grand rabbin Blumenstein introduisit l’office solennel du vendredi soir. Il fut également à l’origine de sociétés juives, s’occupant en particulier des soins des malades ainsi que du service suprême auprès des morts. Son dévouement était reconnu de tous et c’est en se rendant dans une maison de deuil pour réconforter la famille du défunt qu’il fut terrassé lors d'un malaise le 3 août 1903, à l’âge de 60 ans à peine.

Samuel Fuchs (1904-1928)

Hongrois d’origine, Samuel Fuchs poursuivit ses études rabbiniques à Budapest, puis à Berlin où il s’inscrivit également à l’université et y rédigea une thèse de doctorat. Fils d’une famille très pauvre – il subvenait à ses propres besoins depuis l’âge de 14 ans – le futur Grand rabbin avait une soif immense de savoir. Il étudia ainsi 14 langues dont l’arabe et l’assyrien. Excellent pédagogue, il était aimé et respecté de ses disciples. Visionnaire, il organisa à Luxembourg un cours d’hébreu moderne pour adultes. La vie sociale de la communauté lui tenait beaucoup à coeur. C’est lui qui convainquit les adolescents et les jeunes adultes de fonder l’Union des Jeunes Gens Israélites. Grand prédicateur, il fascinait son auditoire par ses commentaires érudits et limpides des textes sacrés.

La Première Guerre Mondiale avec son lot de souffrances marqua le Ministère du Docteur Fuchs. Il devint un des membres fondateurs de la Croix-Rouge luxembourgeoise. Le chef spirituel de la Communauté juive visite et réconforte malades et blessés. Son autre champ d’activités est l’aide aux Juifs de l’Est persécutés qui avaient cru trouver une terre d’asile en Alsace-Lorraine d’où les Allemands les expulsèrent. C’est dans cette période difficile que Samuel Fuchs donne la pleine mesure de ses talents d’organisation et de ses qualités de coeur. Il est « leur protecteur, leur providence ». Il imposait le respect aux autorités d’occupation allemandes. Ainsi, lorsque l’empereur établit son grand quartier général dans notre pays les malheureux émigrés durent partir pour la Belgique. Les interventions énergiques du Grand rabbin permirent aux malades de demeurer au Luxembourg et par la suite aux proscrits d’y revenir. Mais un peu plus tard Tesmar, le commandant militaire de Luxembourg, décida l’expulsion de tous les Polonais, leur rapatriement vers leur pays d’origine ainsi que leur incorporation dans l’armée autrichienne. Samuel Fuchs remua ciel et terre pour faire rapporter cette disposition et sa farouche détermination fut finalement récompensée. Les familles françaises réfugiées au Luxembourg par suite des bombardements bénéficièrent aussi de l’aide du Grand rabbin qui intercéda en leur faveur auprès de l’occupant qui les autorisa en fin de compte à regagner leurs villes et villages d’origine.

Au niveau scientifique le Dr. Fuchs jouissait d’un grand prestige. Ainsi, il rédigea l’article sur Hammourabi pour l’encyclopédie juive américaine. De 1911 à 1915 il publia une série d’articles importants sur le droit talmudique et les langues orientales.

Depuis 1923 le Grand rabbin souffrait d’une affection cardiaque qui devait l’emporter le 21 juillet 1928, alors qu’il n’avait que 52 ans.

Robert Serebrenik (1929-1946)

Né à Vienne en 1902, Robert Serebrenik y fit ses études rabbiniques et universitaires couronnées par un doctorat. C’est un très jeune rabbin de 27 ans qui fit connaissance avec sa nouvelle communauté très bien structurée et comportant de nombreuses associations. Plus conservateur sur le plan religieux que ses prédécesseurs, le nouveau chef spirituel imposa une tendance plus traditionaliste aux rites pratiqués au Luxembourg. Il trouvait un appui parmi les Juifs venus d’Alsace-Lorraine et après 1933 chez les réfugiés de l’Est à la pratique religieuse stricte. La majorité de la Communauté étant cependant plus libérale, on aboutit à un compromis : l’orgue fut maintenu, mais l’abattage rituel et la vente de viande « cachère » furent soumis au contrôle rabbinique.

Intellectuel de grande qualité, le Docteur Serebrenik mit l’accent sur l’enseignement religieux en y ajoutant des cours du soir pour la jeunesse. Ses conférences sous les auspices du Consistoire furent nombreuses et de haut niveau. Parmi ses publications relevons : &la Europa und Sowjetrußland &ra (1935), « Der jüdische Weg » (1936), « Judentum und Kommunismus » (1937).

La montée du nazisme fit quasiment doubler le nombre d’Israélites résidant au Grand-Duché. Ainsi, la population juive passa de 1.771 en 1927 à 3.144 personnes en 1935. Parmi les réfugiés on comptait de nombreux intellectuels et des artistes qui enrichirent non seulement la vie de la Communauté juive, mais aussi la vie culturelle du pays. Des groupes d’études religieuses ainsi que des associations sionistes virent aussi le jour au Luxembourg.

Malheureusement le 10 mai 1940 sonna le glas de cette vie culturelle et spirituelle foisonnante. A partir de la prise de fonction de l’infâme Gauleiter Simon les conditions de vie des Juifs empirèrent de jour en jour. Le Consistoire et le Grand rabbin Serebrenik devaient répondre de tous les actes de la Communauté juive et étaient fréquemment convoqués à la Villa Pauly (siège de la Gestapo). Robert Serebrenik et le Président Louis Sternberg furent appelés à comparaître devant le préposé aux affaires juives, le sinistre Adolf Eichmann. La situation s’aggrava encore à partir du 3 mai 1941 où l’office du vendredi soir fut interrompu par les Nazis. Une semaine plus tard le Grand rabbin fut molesté sur la voie publique et le 17 mai la synagogue qu’on avait déjà tenté d’incendier par deux fois fut fermée pour être démolie par la suite. Se sentant en danger, Robert Serebrenik et son épouse quittèrent Luxembourg pour les Etats-Unis où il devint le fondateur du « Luxembourg Jewish Information Office » qui voulait sauver un maximum de Juifs du Luxembourg du piège qui s’était refermé sur eux. Le « Luxembourg Jewish Information Office » devint le « Luxembourg Jewish Committee » et plus tard, le 11 mars 1942, la Communauté des Juifs luxembourgeois à New York avec à sa tête le Docteur Serebrenik. Ayant trouvé une nouvelle patrie, cet homme éminent qui a bien mérité de la Communauté juive de Luxembourg présenta sa démission aux autorités en 1946 et termina ses jours aux Etats-Unis.

Joseph Kratzenstein (1946-1948)

Le premier Grand rabbin de l’après-guerre fut le Dr. Joseph Kratzenstein de Zürich où il exerça les fonctions de professeur d’hébreu et de rabbin adjoint. Il mettait l’accent sur la pédagogie et déploya une remarquable activité philanthropique en faveur des orphelis de guerre qu’il espérait pouvoir envoyer en Israël, l’Etat juif nouveau-né. Etant pleinement pris par cette noble tâche, il démissionnera en décembre 1948 après deux ans de ministère rabbinique.

Charles Lehrmann (1950-1958)

Né en 1905 à Strzyzow, situé dans une ancienne région autrichienne devenue polonaise, il fit ses études rabbiniques et philosophiques à Würzburg, Berlin et Lausanne. Docteur en philosophie et licencié ès Lettres, il quitta l’Allemagne dès l’avènement des Nazis pour gagner la Suisse où il mena de pair une carrière universitaire et son activité pastorale. Pendant son séjour en Suisse il publia des ouvrages remarqués tels que « Bergsonisme et judaïsme », « L'élément juif dans la pensée européenne » ou encore « L'élément juif dans la littérature française ». Plus tard il écrivit un ouvrage important sur Heinrich Heine. Sa carrière rabbinique débuta à Rome pour se poursuivre aux Etats-Unis et à Fribourg en Suisse.


La synagogue de Luxembourg

Ses nouvelles fonctions dans lesquelles il fut installé en 1950 lui permirent de déployer une intense activité culturelle et sociale tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la communauté juive du Luxembourg. Il fut ainsi le porte-parole de la pensée juive sur les ondes de Radio-Luxembourg grâce à l’émission « La lumière éternelle » qu’il anima avec grand talent. Le Grand rabbin Lehrmann s’occupa également de l’instruction religieuse à Luxembourg et à Esch-sur-Alzette, communauté pour laquelle il fit engager un Ministre Officiant permanent.

La présence de Charles Lehrmann à la tête de la Communauté fut marquée par des événements importants. C’est à Luxembourg que le ministre des affaires étrangères israélien Moshé Sharett signa le traité de réparation conclu entre lui et Konrad Adenauer. L’inauguration de la nouvelle synagogue de l’avenue Monterey le 28 juin 1953 en présence des plus hautes autorités civiles et religieuses constitua le couronnement de sa carrière de Grand rabbin de Luxembourg. Quelques semaines plus tard, sous son impulsion, le nouveau bâtiment accueillit le congrès rabbinique européen en présence des sommités de l’époque parmi lesquels on ne saurait omettre le vénéré Grand rabbin Leo Baeck. Charles Lehrmann quitta le Luxembourg en 1958 pour exercer son ministère dans la communauté prestigieuse de Berlin qu’il fit également profiter de son rayonnement spirituel et intellectuel jusqu’à sa retraite. Le Grand rabbin mourut en 1977 à Luxembourg.

Emmanuel Bulz (1958-1990)

Le Grand rabbin Emmanuel Bulz est né en 1917 à Vienne. Il a passé son enfance à Belgrade où il termine ses études secondaires pour entrer en 1937 à l’Ecole rabbinique de France. Il suit en même temps des cours à la Faculté des Lettres de la Sorbonne et à l’Ecole des Langues Orientales. Il obtient le diplôme de rabbin en 1942. Entre temps Emmanuel Bulz avait passé en Sorbonne le Certificat d’Etudes Supérieures de Langues Sémitiques Anciennes et subi avec succès l’examen d’arabe littéral à l’Ecole des Langues Orientales. A la Libération il passe un Certificat d’Etudes Supérieures de langue allemande et s’inscrit à la Faculté de Lyon où il obtient sa licence en 1948 pour soutenir une thèse de doctorat 6 ans plus tard à l’Université de Neuchâtel.

Cette formation universitaire impressionnante, doublée d’une connaissance de multiples langues, traduit bien la soif de savoir du Docteur Bulz. Mais l’homme d’études se double de l’homme d’action. Ainsi, dès le début de 1942, le jeune Emmanuel Bulz milite au sein du mouvement de Résistance « Combat ». En juillet 1943 il entre dans l’Organisation Juive de combat, affiliée aux Forces Françaises de l’Intérieur. En avril 1944 il rejoint le maquis de cette organisation situé près de Chambon. Avec ce groupe il participe aux combats pour la libération de Lyon. Son activité patriotique lui a valu de multiples distinctions dont le titre de Chevalier de la Légion d’Honneur au titre de la Résistance.

Dès la Libération Emmanuel Bulz est nommé rabbin auxiliaire de Lyon, détaché auprès de la Communauté de Villeurbanne. En 1949, à la demande du Grand rabbin de France, il accepte le poste rabbinique de la Communauté Israélite de La Chaux-de-Fonds en Suisse. En 1958 il est installé comme Grand rabbin du Luxembourg, ministère qu’il exercera pendant 32 ans jusqu’au 1er juillet 1990. En reconnaissance de ses mérites exceptionnels le Gouvernement lui a conféré le titre honorifique de ses fonctions. C’est la première fois que les autorités luxembourgeoises attribuent cette distinction à un Grand rabbin.

La longue période pendant laquelle le Dr. Bulz fut à la tête de la Communauté Israélite de notre pays témoigne d’un attachement réciproque profond. Le Grand rabbin honoraire a réussi à concilier le travail pastoral et l’ouverture au monde non-juif tout en soulignant incessamment la spécificité du judaïsme. De concert avec le Président Edmond Israel et ses amis chrétiens il fut l’un des fondateurs de l’Association Interconfessionnelle. Ses conférences sur les sujets les plus variés, ses émissions radiophoniques ainsi que ses allocutions pour la Fête Nationale lui valurent le respect et l’admiration de larges couches de la population luxembourgeoise. Toutes les oeuvres juives, qu’elles fussent d’ordre religieux, culturel ou caritatif ont toujours pu compter sur le concours très actif du Docteur Bulz. Sa réputation a largement dépassé les frontières luxembourgeoises. Ainsi, il fut l’un des principaux animateurs des célèbres Journées bibliques d’Anvers.

Des hôtes de marque visitèrent la Communauté pendant son ministère : le couple grand-ducal lors du 175ème anniversaire du Consistoire, le président de l’Etat d’Israël, le maire de Jérusalem pour ne citer que les plus prestigieux. Le Grand rabbin eut aussi l’honneur d’accompagner le Grand-Duc et la Grande-Duchesse lors de leur visite officielle en Israël en 1987.

Emmanuel Bulz est décédé à Luxembourg le 4 novembre 1998 à l’âge de 81 ans.

Joseph Sayagh (depuis 1990)

Né en 1949 à Fès, le Grand rabbin Joseph Sayagh est le premier chef spirituel juif de Luxembourg originaire d’Afrique du Nord. Ce fait va de pair avec les profondes modifications qu’a connues notre Communauté depuis plus de vingt ans. Alors qu’auparavant la majorité de ses membres provenaient d’Allemagne, de Lorraine, d’Alsace ou de l’Est européen lorsqu’ils n’étaient pas Luxembourgeois de vieille souche, les événements politiques du Maghreb et du Moyen-Orient ainsi que les institutions internationales et bancaires ont amené nombre de Juifs sépharades à Luxembourg.

Joseph Sayagh a passé son diplôme de rabbin au célèbre séminaire rabbinique de Paris. Il est par ailleurs licencié en sciences mathématiques et a fait des études en langues et civilisations orientales. De 1979 à 1990 il fut Rabbin de Tours où il exerça les fonctions de chargé de cours d’hébreu moderne à l’Université François Rabelais.

Tout en respectant les traditions religieuses de la communauté juive du Luxembourg, il parvient à communiquer avec chaleur les valeurs de la riche tradition juive sépharade.

Cet article est paru pour la première fois dans la publication luxembourgeoise « Ons Stad » en 1991.

Laurent Moyse a obtenu l'autorisation de sa reproduction de la part de l'auteur et de l'éditeur.