NAISSANCE ET EVOLUTION DE LA COMMUNAUTE JUIVE DU LUXEMBOURG

par Laurent Moyse

 
Luxembourg - La ville haute
(carte postale de la collection de M. Gutmann)

Dès l’époque romaine, les colonies juives jalonnent les grandes routes commerciales en Europe, d’abord terrestres, puis fluviales. Le Luxembourg est à la croisée de deux routes importantes : d’une part la vallée de la Moselle reliant la Gaule et la Rhénanie, d’autre part la route menant de la Champagne vers Trêves et Cologne. Le haut moyen âge voit l’établissement de communautés importantes dans la région, telles celles de Metz, Thionville, Trêves, Cologne, Arlon et Troyes. Les premières habitations juives au Luxembourg trouvent ainsi leur origine dans le ghetto voisin de Trêves.

Au XIIIème siècle, on trouve pour la première fois mention d’une présence juive dans des actes. Un document de 1226 mentionne une rue des Juifs à Arlon; Henri, juif de Luxembourg, figure dans un acte de 1276. La ville de Luxembourg est encadrée alors par 5 portes, dont la plus importante est la "Porte des Juifs", mentionnée dans un document de 1367. Il semble que le premier cimetière israélite se soit trouvé à un emplacement non loin de cette porte.

La peste noire qui gagne l’Europe en 1348/49 n’épargne pas le Luxembourg, qui connaît des violences à l’encontre des Juifs. Trois ans avant la France, soit en 1391, ils sont expulsés du territoire suite à un décret de Venceslas II. Quelques années après, on retrouve cependant une présence juive à Luxembourg : le financier Lazare de Francfort (1397), Salman (1397) et Ysaac (1405).

Le siège par les Bourguignons en 1443 atteste à nouveau la présence de Juifs, qui devront quitter la capitale à l’arrivée du duc de Bourgogne (y compris un certain maître Moyse, à qui l’on confisque terres, maisons et autres biens). De 1445 à 1516, la présence de ménages juifs est variable, mais permanente. La durée des séjours est, elle aussi, fort variable : de quelques mois à quelques années généralement. En 1478, à l’issue d’une journée des Etats, un pogrom éclate, ce qui provoque leur fuite.

Il faut attendre la fin du 15ème siècle pour enregistrer à nouveau l’arrivée de Juifs : Symon de Eynwiller (1490) et Meyer Drisselaer (1492), qui arrivent tous les deux de Thionville. En 1515, on compte 11 ménages habitant le duché entre Luxembourg, Echternach et Arlon. Deux ans plus tard, il semble toutefois que tous les Juifs aient quitté le pays. L’exode est antérieur à l’interdiction de séjour aux Pays-Bas prononcée par Charles-Quint en 1527.

En 1644 est mentionnée la présence d’Isaac de Traybac (ou Treybach), constructeur de fortifications, qui pourrait être d’origine marrane.

Le tournant de la Révolution française

Jusqu’à la révolution, les Juifs n’ont pas le droit de résider sur le territoire. Un ordre d’expulsion est lancé en 1788 contre Jacob Bonn, établi à Cobreville avec sa famille de 5 personnes.

Tout change avec l’occupation française à partir de 1795. Le Luxembourg devient "département des Forêts". L’administration française supprime les taxes spéciales destinées aux Juifs et leur permet de s’établir. L’échange de divers courriers administratifs révèle que la Ville de Luxembourg compte alors 75 citoyens juifs, dont 13 hommes, 15 femmes et 47 enfants. La plupart d'entre eux sont venus de Thionville et Metz, certains d’Allemagne (Freudenburg). La première liste officielle est dressée le 4 octobre 1808. Un autre relevé de cette année mentionne 79 Juifs - soit 17 familles - tous installés dans la capitale (sauf un à Grevenmacher).

Parmi les premiers à s’établir figure Pinchas Godechaux, essayeur du bureau de garantie des matières d’or et d’argent. Il est nommé par le Consistoire de Trêves "surveillant" des Juifs de la communauté. Comme cette dernière n’atteint pas les 2.000 membres requis pour former un propre Consistoire, elle est placée sous l’autorité de Trêves. P. Godechaux est le seul à exercer une fonction publique, les autres étant marchands publics ou marchands de bestiaux.

L’histoire mouvementée du Luxembourg n’est pas sans conséquence sur la petite communauté luxembourgeoise. La chute de Napoléon entraîne l’installation provisoire d’une administration des puissances alliées que sont l’Autriche, la Prusse et la Russie. En 1814, l’administration néerlandaise prend la succession et deux ans plus tard, les Juifs de Luxembourg sont rattachés à la synagogue centrale de Maastricht.

A ce moment-là, les Juifs du Luxembourg ne disposent pas encore de synagogue, mais d’un oratoire où ils se réunissent depuis 1798. Un certain Lippmann y remplit les fonctions de chantre. Le Gouverneur du Grand-Duché établit un relevé des familles juives en 1817, qui sera repris et complété l’année suivante. En tout, 33 familles sont relevées dans les arrondissements de Luxembourg et de Diekirch.

En 1823, la Communauté fait l’acquisition d’un bâtiment qui va devenir la première synagogue de Luxembourg. En province, la population juive s’accroît également, ce qui est attesté dès 1828 par l’établissement des familles Marx Cahen et Isaac Cahen, originaires de Montenach, dans la commune de Grosbous.

Etablissement d’un consistoire israélite à Luxembourg

L’indépendance politique du Grand-Duché de Luxembourg intervient en 1839 et le culte israélite sort de la tutelle du rabbinat de Trêves. Une dépêche ministérielle établit le mode de nomination des membres du Consistoire. Dans les actes des premières séances figurent le président (Pinchas Godechaux), le rabbin et les deux trésoriers (Abraham Cahen et Samuel Nathan). En 1841, la population juive de Luxembourg se compose de 369 personnes, dont beaucoup sont indigentes.

Le premier grand rabbin est Samuel Hirsch, né en 1815 à Thalfang près de Trêves. Empreint d’un certain réformisme, il exerce à Luxembourg de 1843 à 1866, avant de s’expatrier à Philadelphie aux Etats-Unis. Ses successeurs sont Michel Sopher de Dijon (1866-1870), Isaac Blumenstein (1871-1903), né en 1843 dans le Grand-Duché de Bade, Samuel Fuchs (1904-1928), né en 1876 en Hongrie, et jusqu’à la deuxième guerre mondiale Robert Serebrenik, né à Vienne en 1902.

Certaines familles jouent un rôle important à cette époque, telles la famille d’industriels Godchaux ou encore la famille Lippmann, dont est issu Gabriel Lippmann, Prix Nobel de physique en 1908 et né à Bonnevoie, quartier sud de la ville Luxembourg.

Pendant et après la guerre de 1870, la communauté s’accroît notablement, de nombreuses familles étant issues des communes de Sierck et Montenach. En 1880, on compte 80 familles à Luxembourg et 67 familles en province, essentiellement dans les communes de Medernach, Grevenmacher, Ettelbruck, Esch-sur-Alzette et Mondorf-les-Bains. Une nouvelle synagogue est inaugurée à Luxembourg en 1894, qui sera détruite par les occupants nazis en 1941.

Le Luxembourg devient pays de refuge entre 1933 et 1940, également pour les Juifs persécutés. En 1927, 1771 Juifs se sont établis au Luxembourg. Huit ans plus tard, le total s’élève à 3144 personnes. L’afflux est stoppé net le 10 mai 1940, date de l’invasion du pays par les troupes allemandes. L’occupation et la mise en place d’une administration dirigée par les nazis (le pays est annexé au Reich) mettent désormais en danger la vie des Juifs qui n’ont pu quitter à temps le pays. A partir de 1941, sept convois de déportation sont organisés vers l’Europe de l’Est, comprenant quelque 700 personnes. A la fin de la guerre, il reste seulement 35 rescapés.

L’après-guerre se caractérise surtout par la reconstruction de la communauté. Quatre grands rabbins se sont succédés depuis lors : Joseph Kratzenstein (1946-1949), originaire d’Allemagne et ayant été longtemps au service de la communauté de Zurich, Charles Lehrmann (1949-1963), né en 1905 à Strzyzow (Pologne, à l’époque partie de l’Autriche impériale), Emmanuel Bulz (1963-1991), né à Vienne en 1917 et Joseph Sayagh (en fonction depuis 1991), né à Fès en 1949.

Cet article est paru dans le numéro 6 de GenAmi (octobre 1998).