
La méthode des actes mineurs pour accélérer les recherches
par J.-C. Hérelle-Carcassone (qui nous a quitté en 2004)
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par Stéphane Lallich | |
Les Carcassone de l'Isle sur la Sorgue, berceau de notre famille, ont pratiqué, au cours des 15ème et 16ème siècle,
une stratégie nuptiale endogamique, voire "endocarcassonique". Elle consistait à marier leurs enfants avec les neveux et nièces
du même sang et aussi à s'allier avec tout porteur du nom de Carcassone. Le "ratissage" s'étendait au Vaucluse et au grand Languedoc.
Mossé de Carcassone(*) de L'Isle (1620-1680), respectant cette tradition, s'allie aux Carcassone de Carpentras : le 2.07.1668, Mossé marie
son fils Aron à Nerthe, fille de Jassuda de Carcassone, de Carpentras. L'acte est passé chez le notaire Pierre Guilhen.
La fidélité des familles à un notaire
Une autre habitude bien ancrée chez nos Carcassone, c'était d'être fidèle à une dynastie de notaires, de père en fils
ou de prédécesseurs en successeurs. Le notaire Pierre Guilhen a exercé pendant quarante années, de 1620 à 1680. Mais avant 1620,
on ne trouve pas de Guilhen, ni de membre de cette famille exerçant la profession de notaire. Le travail préparatoire a consisté à
reconstituer la généalogie de ce notaire, en recherchant les filières d'acquisition de clientèle, c'est à dire les noms des tabellions
qui avaient pu lui céder des clients, donc des registres.
De 1590 à 1622, les prédécesseurs de Pierre Guilhen ont été au nombre de trois : François Mathieu, Philippe Mathieu et François Marmot.
Leurs activités s'entrecroisent dans un schéma extrêmement complexe. Néanmoins, les recherches effectuées chez ces trois notaires ont
été fructueuses ; il a été possible de remonter aux parents de Jassuda de Carcassone, Mordacai de Carcassone et Anne Cohen, bien que
leur acte de mariage n'ait pas été trouvé.
Comment explorer des kilomètres d’archives ?
Ce Mordacai, pisté pendant huit mois, a livré une partie de son histoire : il a marié ses trois enfants, deux à Carpentras
et un à Cavaillon. Malheureusement, il disparaît de Carpentras en 1600 et, aussi loin que l'on puisse remonter, on ne trouve plus aucune
trace de lui à Carpentras. Où se trouvait-il avant 1600 ? Un acte anodin mais providentiel de François et Philippe Mathieu daté du
3 août 1600 précise : "…le prêteur de 25 florins…, Mordacai de Carcassone, habitant parfois Avignon…"
Comment cette piste a-t-elle été suivie en Avignon dans un dédale de milliers de registres ? Il fallait inventer quelque chose de nouveau
pour retrouver nos Carcassone en un temps raisonnable.
Les archives départementales du Vaucluse, installées dans le Palais des Papes, comportent, pour Avignon ville, près de 2000 notaires
ayant rédigé 8000 registres, soit deux kilomètres linéaires de rayonnage. A raison de huit heures de recherche par jour, l'exploration
de ces registres nécessiterait trois siècles ! Si l'examen ne portait que sur la période spécifique de 1480 à 1590, il resterait encore
4000 registres à étudier. Ces chiffres semblaient décourageants et rendre la recherche désespérée.
Après quelques semaines de réflexion, nous avons été conduits à mettre en place une méthode de recherche rapide comportant trois volets :
La méthode des actes mineurs
I - Les relevés d'actes majeurs tels que mariages, testaments, donations, sont l'œuvre du chanoine Paquin au 18e siècle,
et surtout de Madame Garcin du CGV (Cercle Généalogique du Vaucluse et terres adjacentes). Madame Garcin a fait un travail de
dépouillement herculéen au cours de ces quinze dernières années.
Malheureusement, à partir de 1580, on ne trouve plus guère, dans les actes notariés, d'actes majeurs concernant nos familles juives.
Pourquoi ? La réponse est malaisée, plusieurs raisons sont suggérées :
Pour toutes ces raisons et d'autres qui restent à découvrir, les conventions matrimoniales ne sont pas passées
chez les notaires des grandes villes, mais à la campagne, dans des petits villages disposant d'un tabellion discret.
Des actes ont été ainsi retrouvés à Bedarrides et Saint-Dizier-Venasque, concernant des Cohen, des Carcassone et des Cavaillon,
des familles qui avaient élu domicile à Carpentras.
II - Ne trouvant plus d'actes majeurs, on doit se rabattre sur d'autres actes. Or, dans les registres du 15ème siècle, on découvre un grand nombre d'obligations (reconnaissance de dettes), cessions, acquits, quittances, prix faits (devis concernant les réparations de maisons), achats de fourrage, d'huile, etc.
Faire d’abord la généalogie des notaires
La sélection rapide des notaires se fait de la manière suivante : supposons que l'on recherche un David de Carcassone ;
au lieu de parcourir toute la table du registre, le classement étant ordonné par prénoms, il suffit d'examiner uniquement dans la
lettre D. les rubriques obligation, acquit, …etc., qui apparaissent souvent en gros caractères dans la marge ; si le registre ne
comporte pas de table, ou si la table n'est pas alphabétique mais séquentielle, il suffit de déchiffrer le premier mot dans la cartouche
de l'acte, soit obligation, acquit, …etc., et de repérer le bénéficiaire. On réussit ainsi à sélectionner les quatre ou cinq notaires
habitués à traiter d'actes commerciaux avec les Juifs d'Avignon.
Ensuite, c'est là le point clé, il faut remonter la séquence de chaque notaire jusqu'au premier point de contact : dans cet exemple,
c'est la première obligation passée par notre David chez le notaire XYZ, qui va nous indiquer la filiation. Ce tabellion qui ne
connaît pas encore bien ce David, nouveau client, précisera les liens avec le père ou le frère, eux-mêmes bien connus de l'étude
(par exemple: Salomon de Carcassone, fils de Massip…)
En Avignon, il a donc été retrouvé Mordacai de Carcassone dans 67 actes mineurs passés à Carpentras et autant en Avignon. Comment
s'assurer que le Mordacai découvert en Avignon est le même personnage que celui qui vivait et exerçait à Carpentras à partir de 1600 ?
Grâce à la comparaison scientifique des signatures : Mordecai a signé dans plus de 60 actes à Carpentras et autant en Avignon.
La comparaison fait apparaître une corrélation des signes graphiques de 85 à 95%. Ce qui est un nombre exceptionnellement élevé et
donc très convainquant.
Reste à résoudre une autre énigme : le mariage de Mordacai n'ayant pas encore été découvert, comment retrouver ses parents ?
Dans trois actes de 1593, 1595, 1601, deux mariages et un acte d'arrentement (location) de maison, il est clairement écrit que Mordacai
a un frère appelé David de Carcassone, dit Babin. Grâce à la méthode des actes mineurs décrite ci-dessus, il a été découvert une
obligation du 10.01.1583 comportant cette mention dans la cartouche : "David de Carcassone, dit Babin, fils de Massip dit Marroquin",
laquelle mention a été retrouvée dans dix autres actes. Ainsi, par l'intermédiaire de David, a été établie la filiation de Mordacai
à son père Massip. Grâce à David, il a été possible de retrouver le mariage de Massip de Carcassone avec Regina de Pampalonne le
20.10.1530 en Avignon.
Conclusion : le gain de temps est évident
Sur les 4000 registres concernés, environ 200 ont été examinés, soit 5%. On peut estimer que 70% de l'information propre
à cette branche Carcassone ont été retrouvés. De plus, les renseignements obtenus au passage ne sont pas négligeables : environ 50
indications concernant d'autres familles Carcassone d'Avignon, dont la parenté n'a pas encore été établie avec Massip, environ 300
indications diverses concernant les familles juives Saint-Paul, Cohen, Valabrègue, de la Garde, Ravel, Astruc, Rouget, Athar, de
Pampelone, de Lambesc, Lisbonne, Vidal, de Puget, Lunel, Roget, Naquet, Alphandéry, Cresque, de Lates.
Sachant que de nombreux registres déposés en Avignon remontent aux années 1150-1200, la voie est ouverte à de nouvelles recherches
prometteuses !
(*).L'écriture du nom Carcassone ne comporte qu'un seul "n" en général dans les registres et actes officiels du Midi et du Limousin. L'origine de cette famille nous est encore inconnue ; certains indices restant à exploiter, donnent l'Espagne, le Maroc, L'Isle de France dans le royaume des Francs. Pour le moment, rien ne démontre une origine en la ville de Carcassonne.
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